13.12.2011

Des rogatons de grande école

 

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La grande école on la redoute et on l’espère. Comme la vie.

Je suis en Cinquième au CEG d’A*** et j’ai déjà tout vu. C’est chouette la Cinquième quand on s’appelle Le petit Nicolas, mais je ne suis pas Le petit Nicolas.

Ce matin quand on s’est mis en rang par deux au coup de sifflet, une bousculade à l’arrière m’a projeté sur un redoublant. Un redoublant c’est quelqu’un qui a gagné du galon, comme à l’armée, en ne faisant rien de plus méritoire que d’attendre que le temps passe, c’est quelqu’un qu’il faut respecter. Il s’est retourné, outré qu’un petit ait eu l’outrecuidance de lui marcher sur les pieds, et m’a donné un grand coup de poing dans le ventre. Ça m’a fait très mal.

Je n’ai pas su bien répondre à une question de Sciences Naturelles que j’aurais dû paraît-il connaître sur le bout des doigts. Cet imbécile de prof m’a fait venir à l’estrade, a retiré calmement sa chevalière (ça y est, ça veut dire que quoi qu’il se passe l’action qui suivra est inéluctable), m’a dit d’approcher encore pour saisir entre ses pouces et ses index les petits cheveux qui sont à côté des oreilles, les plus sensibles, ceux qu’on nommerait favoris si le système pileux était un peu plus développé, m’a lentement soulevé en les tirant vers le haut, me forçant à me mettre sur la pointe des pieds, puis a brusquement tout lâché en m’assénant une double gifle simultanée en tapant très fort sur les deux joues en même temps, dans une sorte de geste d’applaudissement qui commencerait. Ça m’a fait très mal. Ça m’apprendra à connaître mes leçons !

Ce sadique nous méprise car il nous juge nantis. Il revient d’Algérie – comme nombre de ses collègues – et paraît aigri – comme nombre de ses collègues -. Il dit que là-bas les enfants demandaient à aller boire au robinet, non parce qu’ils avaient soif mais pour se remplir l’estomac et espérer apaiser la sensation de faim. C’est peut-être vrai, mais qu’est-ce que j’y peux ?

On est des nantis, c’est aussi ce que dit le directeur, un des rares gentils de l’établissement, car on est bien assis, on n’a pas froid et la lumière est suffisante pour ne pas se faire mal aux yeux en lisant ; c’est un des rares auquel a été donné un surnom hypocoristique. Il en a deux en fait : « Homard », car son truc c’est de pincer le bras ou la jambe de l’élève surpris à une mauvaise action ou « Dix lignes » car c’est la punition qu’il inflige ensuite. Dix lignes de quoi, on ne sait pas, dix lignes tout simplement, de toute façon on s’en moque, l’exécution de la punition n’est jamais vérifiée.

A la cantine il y a deux services et je suis du second. Un grand de Troisième qui avait déjà mangé m’a empêché d’aller me mettre en rang en me tordant le bras dans le dos tout le temps que les autres s’alignaient et ne m’a relâché qu’à la dernière seconde, suffisamment tôt pour me permettre de courir les rejoindre et assez tard pour que le surveillant me dispute. J’ai eu de la chance aujourd’hui, j’ai pu manger. Mais ça m’a fait très mal.

Un peu plus tard il en profitera pour me rappeler que parce qu’il m’avait épargné (dixit) il fallait que je lui donne ce mètre ruban métallique à rembobinage automatique que j’avais acheté quelques jours plus tôt pour un nouveau franc à un autre élève, qui l’avait certainement volé ainsi que me précisa mon père, en en profitant pour m’inculquer la notion de recel.

Dans l’après-midi le prof de maths, pour un éclat de rire trop sonore, m’a penché sur son bureau pour m’administrer une fessée « cul nu » comme il dit. C’est sa nouvelle marotte, un nouveau moyen de coercition qu’il expérimente, et il doit juger que cela est vraiment bien trouvé, cet imbécile. Ça par contre ça ne m’a pas fait très mal et je n’en suis même pas honteux. Le ridicule n’est pas dans mon camp.

Les élèves valent bien les maîtres. Tous vivent ensemble dans le même panier de crabes. En salle d’étude, M***, ce futur repris de justice, ce voyou sans espoir d’amendement qui n’aime qu’à faire le mal, qui ne rit que des malheurs des autres, a fouillé dans mon cartable et a cassé le rétroviseur tout neuf que ma mère venait d’acheter pour que je le monte sur mon vélo. Il a fait ça comme ça, pour rien. Ce n’est pas un humain ce M***, il finira en prison ou égorgé dans le caniveau, son sang s’épanchant en rigole vers les égouts d’où il a été créé.

Tout à l’heure on a cru à un éclair de l’un d’entre eux quand le professeur ayant demandé qui faisait des collections il a répondu que lui, oui, faisait collection de mobylettes. Le plus surprenant fut quand il lui a demandé combien il en possédait et qu’il a répondu « Une ! »

Une c’est en effet le début d’une collection. On a tous bien ri, mais ce n’était pas un éclair d’humour de sa part. Dans sa caboche bornée, dure comme du bois et impénétrable comme de la poix il voulait dire exactement ce qu’il a dit, et rien de plus. On dit de lui qu’il n’est pas méchant, mais parfois quand même il est dangereux. C’est un grand lymphatique, mais l’autre jour, l’air absent, apparemment sans raison ni passion, il a serré le cou d’un autre avec ses grandes mains. Qui sait jusqu’où cela aurait été si le pion ne les avait pas séparés ?

En sports on était comme d’habitude réunis à plusieurs classes et j’ai bousculé un élève d’une autre classe que la mienne, celle dont le professeur principal est ce monsieur L***. Il arrive d’Algérie lui aussi, et il a un visage grêlé et disgracieux, un visage qui fait peur, et il est réputé pour donner de très violentes gifles à ses élèves, qui les envoient valdinguer contre les murs. Plus tard on est venu me chercher dans ma classe pour que j’aille m’expliquer de l’affaire devant lui, dans sa propre classe. J’ai traversé la cour la peur au ventre, en tremblant véritablement, m’imaginant déjà à l’hôpital, massacré. Finalement il a été magnanime et s’est contenté de me donner trente heures de colle, ce qui constitue quand même un record. Mais le surgé interviendra pour les réduire à cinq, adieu le Guiness.

 

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Dans la cour de récré il faut filer doux devant les grands. Si on ne circule pas assez rapidement quand ils veulent passer ils nous balancent des coups de pied aux fesses. Un seul petit a le respect des grands, mais c’est parce qu’il n’est pas si petit, ayant déjà beaucoup redoublé, et surtout parce qu’il est physiquement fort et ne craint pas de recevoir des coups, autant qu’il en peut donner. Aussi se bat-il avec tout le monde, n’importe où, n’importe comment et en n’importe quelle occasion. Je l’évite, même si c’est lui qui fournit tout le monde en « Satanik ».

Des fois les profs en ont assez, parfois ils se suicident à la perceuse (à la perceuse !) comme ce prof de maths qui faisait des cours incompréhensibles en fumant cigarette sur cigarette, tellement accroché à ce bâton de tabac qu’il l’a un jour confondu avec une craie et a commencé à vouloir écrire au tableau avec ; parfois ils pètent les plombs comme celui qui a emprunté la voiture d’une collègue et a entrepris de faire des dérapages dans la cour de l’école, de plus en plus rapides, jusqu’à ce qu’il fasse un tonneau. On ne l’a plus revu et sa collègue a pleuré, mais je crois que c’était surtout pour la voiture abîmée.

Pour rentrer à la maison il y a le car de ramassage et moi je descends à la première étape. Le car est bondé au départ, il y a plein d’élèves debout qui obstruent le couloir car il n’y a pas suffisamment de places assises. Tout le monde s’en fout, les gendarmes les premiers car ils n’ont encore reçu aucune directive de contrôle, l’accident de Beaune n’a pas encore eu lieu. Hier soir je me suis retrouvé tout au fond, poussé par ceux qui entraient, et, au moment de sortir, j’ai paniqué, j’ai cru que j’allais être obligé de rester dans le car jusqu’au terminus. J’ai quand même réussi à me faufiler malgré mon sac surchargé qui s’est ouvert et a failli se renverser, mais le chauffeur a dû attendre un peu à cause de moi et tout le monde me regardait en ricanant. Je crois que ça l’a énervé car il m’a gentiment admonesté d’un « Alors grand con, tu te grouilles ! ».

Il faut dire que pour cet homme au physique de petit teigneux couperosé et à la voix de rogomme, trois minutes de perdues sont trois minutes de plus à attendre pour pouvoir enfin vider une des nombreuses chopines de la journée. Il est sûrement mort maintenant mais d’autres l’ont remplacé.
Je me sens parfois si méprisé que cette fille qui est dans le car et qui porte parfois des lunettes de soleil accrochées par une de leurs branches à la boutonnière de son corsage (ce qui est du plus grand chic), cette fille qui me regarde me débattre avec mon sac ouvert (que le chauffeur alcoolique finira d’ailleurs par balancer sur le trottoir), cette fille qui me regarde sans rire, comme si elle faisait attention à moi, je la trouve forcément sublime. Sans doute ne l’est-elle pas, je n’en sais rien.

Plus tard je saurai que mon processus de sociabilisation s’est arrêté net dans cette cour d’école, plus tard je saurai reconnaître le genre d’individu qui me fait face à l’aune des catégories qu’alors j’ai rencontrées : le studieux, l’ahuri, le sportif imbécile, l’idiot incurable, le méfiant, le gentil, l’anormal, le sadique, le voleur, le violeur, l’artisan, le prévaricateur, le subtil, le meneur, le valet, etc., tous étaient dans la cour du collège, cette cour qui fabriquait des sous-chefs à la pelle et qui m’a appris la haine sans colère, la haine pure de l’intolérance et de l’ignorance.
Plus tard je saurai qu’il y avait là une proportion de débiles et de méchants plus importante que dans la vraie vie, mais ce sera trop tard.

Seules les filles resteront un mystère car elles étaient alors séparées de nous par un haut grillage et nous ne pouvions que les observer, d’apparence beaucoup plus sage mais je saurai plus tard que ceci n’était qu’apparence. Elles déambulaient comme dans un zoo, en conversant dans leur jardin d’Academus, colorées selon la section à laquelle elles appartenaient en rose, en jaune, en vert ou en bleu.

Comme me l’a dit l’autre jour cet abruti dont j’ai oublié heureusement le nom : Tu comprendras ça quand tu auras quatorze ans et un peu plus de poil au menton…

La Cinquième, c’est chouette…

07.12.2011

Des rogatons de relativité

 

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Pour qu’un homme comprenne une longueur il faut qu’elle soit à sa mesure.

Une coudée, une enjambée, un pied-de-roi, chacun se fait immédiatement une image de ce que cela représente. Le mètre n’entre dans l’esprit qu’après une conversion, c’est grosso modo un pas ou cinq empans, et en altitude c’est du sol jusqu’au nombril.

Pour les surfaces et les capacités c’est pareil, un are c’est la taille du jardin potager amateur, celui derrière la maison, une acre c’est un arpent et sa portée de flèche au carré, la brassée parle d’elle-même.

Pour le temps également, dont la mesure se rapporte obligatoirement aux longueurs pour se le représenter, on parle de tour de cadran. L’affichage digital d’une horloge ne vaut rien, il ne renseigne que grâce à une transposition mentale le transformant en affichage analogique ; c’est un outil moderne qui informe moins que l’ancien. Quand une montre à affichage digital nous dit qu’il est 9 H 40, elle ne dit rien de plus, alors que la montre analogique nous instruit en même temps et d’un seul coup d’œil sur l’estimation de ce qui pourra être accompli jusqu’à par exemple 9 H 50 ; ce sont les aiguilles et le chemin qu’elles parcoureront, la distance jusqu’au 50, qui sont chargés de ces extrapolations, elles permettent d’anticiper nos actions, ce que nous aurons le temps d’accomplir, car la marche des aiguilles nous est intuitivement connue.

Si on commence à parler de mesures surhumaines la compréhension ne suit plus. Qui sait intuitivement la longueur d’une année-lumière ou d’un parsec ? Qui est capable de se figurer la force du courant d’air que produirait la lumière en doublant sur l’autoroute une Lamborghini en infraction déraisonnable ?

Il est possible d’avoir une idée de la vitesse maximale qui se puisse représenter avec les outils dont nous disposons naturellement : plaçons-nous dans une plaine bien unie et regardons à l’horizon, situé à cinq ou six kilomètres, sur lequel nous plaçons à gauche un objet imaginaire, puis faisons faire à notre regard un brusque mouvement vers la droite, cette vitesse maximum, qu’on juge immense, sera alors celle de l’objet virtuel se déplaçant de gauche à droite. Un simple et rapide calcul en donnera une valeur bien en-deçà de celle de la lumière.

Quand les démagogues actuels veulent donner une idée d’une longueur, en général pour exprimer sa démesure, pour espérer frapper les esprits ils la convertissent en la plus débile des unités modernes qui se puisse trouver. Ils parlent d’un terrain de football, en n'ayant pas en tête, j'en suis persuadé, l'antique mesure du stade grec, et disent que la nouvelle super-fusée aura la longueur de deux terrains de football, ce qui parle évidemment à ceux qui fréquentent assidûment les stades, pour le foot ou pour Johnny Hallyday. Pour les capacités ils ont la piscine olympique. On a échappé aux plus confidentiels terrains de curling ou de water-polo.
C’est le même principe que pour l’arpent que je mentionnais supra, mais c’est quand même moins noble.

Alors, combien de stades de football dans une année-lumière ? S’il était important que nous le sachions, nul doute que certains auraient osé le dire. Une année-lumière il suffit de savoir que c’est beaucoup, que c’est incommensurable, inimaginablement grand, que ça nous raconte l’infini et qu’il paraît à ce stade bien illusoire de préciser si un objet se trouve à seize ou cent trente années-lumière. Certains le font, en se disant peut-être qu’une année se laisse appréhender par l’esprit, mais c’est en oubliant la lumière.

 

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Mais revenons à l’homme.

Quand on fait de l’arithmétique on ne fait rien de plus que compter sur ses doigts, je ne veux pas dire qu’on énumère forcément un à un les chiffres en les égrenant sur les doigts de la main, mais que l’origine du compte, l’origine de la matérialisation des nombres, se trouve dans les appendices qu’on a sous les yeux et qui a conduit naturellement au système vicésimal, ou système de base vingt, comme les vingt appendices des doigts des mains et des pieds. Quelques traces de cet ancien système existent encore sans qu’on s’en rende forcément compte, la plus frappante étant cet hôpital des Quinze-Vingts, nommé ainsi parce qu’il possédait une capacité d’accueil de trois cents lits. Ensuite lui fut préférée la base dix, qui découle d’ailleurs de source et aurait été initiée par les bergers qui avaient besoin de créer un système pour savoir s’il manquait ou non des bêtes à leur troupeau. Ils firent avec ce qu’ils avaient toujours sous la main, un couteau et un bâton, et inventèrent le système de l’entaille : quatre traits jusqu’au chiffre quatre, puis un trait barrant les premiers pour un premier paquet de cinq. Ils reprenaient la même manipulation pour les cinq bêtes suivantes, puis entouraient ce premier ensemble : la base dix était née.* Il est amusant de constater qu’elle s’est ainsi créée parce qu’il aurait été vain de mettre cinq entailles à la suite pour dire le chiffre cinq, la perception instantanée d’objets disposés au hasard ne dépassant pas au mieux quatre. L’expérience est facile à réaliser en tentant de compter par exemple des cailloux éparpillés sur le sol (uniquement des yeux, sans les pointer du doigt) : jusqu’à quatre on sait dire d’emblée combien il y en a, mais au-delà l’esprit est obligé de les grouper mentalement pour les compter. Quand il y en aura cinq on fera involontairement deux ensembles, un de trois éléments, l’autre de deux ; s’il y en a six on créera pareillement deux groupes, trois et trois ou quatre et deux, selon sa sensibilité et les différentes grosseurs des cailloux ; à sept on fera quatre et trois.

Si notre perception instantanée – qui est extrêmement limitée on s’en sera rendu compte – avait été de cinq nous compterions peut-être en base douze, mais avec sans doute plus de réticence car nous ne possédons pas douze doigts de main.

Cette base étant doublement naturelle, s’en éloigner confine à l’hérésie et ne concerne plus l’arithmétique mais les mathématiques, science sans limite. La fantaisie qui se veut avant tout récréative et accessible au plus grand nombre se contente de rêver à partir de cette base et invente le gogol égal à 10100 ou le gogolplex valant 10gogol pour lequel sa compréhension nécessite une comparaison : un gogolplex, c’est le nombre d’atomes présents dans un gogol de terrains de football.

 

*D’autres théories, se basant toutefois sur le même principe, font remonter cette base dix au comptage des bisons, les hommes se mettant alors en groupe pour effectuer l’opération. Le premier compte ses doigts jusqu’à dix en les levant un à un, puis au onzième bison il les rabat alors qu’un second homme, qui observait les doigts du compteur, lève un doigt. Il lève ensuite un deuxième doigt quand le premier abat une seconde série de dix. Au centième bison, les deux premiers baissent tous deux leurs doigts alors qu’un troisième homme lève le premier. Enfin un peu d'action ! Il allait s'endormir.

Et ça commence à faire un beau troupeau...

05.12.2011

Les rogatons du Hurepoix

Incipit d’une fable de La Fontaine, Le Coche et la Mouche :

« Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé
Et de tous les côtés au Soleil exposé… »

 

 

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Il ne faut jamais aller voir ce que sont devenus les souvenirs d’enfance ; ils résident dans un pays à part, inaccessible aux adultes que nous sommes devenus.

Lorsque j’étais écolier à l’école d’Avrainville j’apprenais que ce fameux chemin connu de tous mes coreligionnaires se situait précisément au bout du territoire de ma commune et qu’on le parcourait encore de nos jours, d’une manière moins sablonneuse toutefois. C’était la côte de Torfou, que tous les Parisiens empruntaient en fin de semaine lorsqu’ils se rendaient dans leurs résidences secondaires de la vallée de la Juine ou de la Chalouette, vers le Gâtinais, ou, plus loin encore, vers la forêt d’Orléans pour visiter peut-être la Mignotte, cette espèce de manoir offert à Nana par M. Steiner. C’est dans ce sens qu’elle est le plus rude ;  lorsqu’on s’y engage en venant d’Etampes pour retourner à Paris c’est sa descente qui impressionne le plus.

Cette côte de Torfou, si fameuse qu’elle était mentionnée dans les plus grands textes classiques, n’avait pas d’égale dans mon imaginaire, la dangereuse côte de Laffrey et autres cols de l’Iseran m’étaient totalement inconnus et n’auraient pu être que tout juste comparés. Rien n’aurait pu surpasser cette partie de la nationale 20, sinon il est bien sûr que La Fontaine n'en aurait pas parlé. Seule la côte de La Rochepot, beaucoup plus au sud sur la route des vacances, aurait pu lutter à armes égales lorsqu’elle fabriquait ces si fameux et si gigantesques bouchons quand le temps de l’été venait et que la masse étirée et serpentine suivait un camion poussif.

Torfou, c’était la route des Parisiens qui, pressés ou non, dévalaient cette pente en revenant chez eux, vers Paris, en poussant au maximum les moteurs de leurs engins aux freins si aléatoires, pour atteindre plus de cent. Certains riches possédaient même de grosses voitures capables de frôler le cent quarante. En ces temps-là c’était permis, c’était même recommandé si on souhaitait ne pas passer pour un paysan plus apte à mener un tracteur qu’à diriger avec doigté une automobile. Le bon conducteur était alors celui qui savait s’insérer avec nervosité dans le flux de la circulation, déboîter au bon moment, accélérer pour doubler et se rabattre entre deux voitures au dernier instant ; le  bon conducteur était celui qui approchait au plus près l’accident sans le rencontrer. Les bons conducteurs ne le restaient jamais bien longtemps, souvent ils mouraient brutalement. Le pire était bien sûr que ces notions délétères étaient inculquées aux enfants et je sais gré à ma génération d’avoir fait fi des enseignements qu’elle reçut pour bâtir une prévention routière qui commence un peu à tenir debout.
C’est au bas de la côte que c’était amusant, quand d’aventure quelqu’un cherchait à passer d’Avrainville à Boissy-sous-Saint-Yon et qu’il devait obligatoirement traverser cette large nationale. Avrainville et Boissy étaient une même paroisse, mais Dieu ne semblait alors pas reconnaître les siens, et surtout pas le curé qui  exerçait dans l'une et l'autre église et les accidents étaient fort nombreux, souvent mortels, quand lassée d’attendre une hypothétique éclaircie dans le torrent de la circulation une voiture s’élançait enfin, presque en fermant les yeux. Il semblerait quand même que Dieu eût reconnu au moins les ministres de son église puisqu'aucun prêtre ne fut jamais tué. Ils avaient peur comme tout le monde mais, mettant leur sort dans les mains du patron, ils avançaient plus franchement.

Ces Parisiens tueurs, si pressés de rentrer chez eux étaient déjà qualifiés, à moins de quarante kilomètres de la place Dauphine, de têtes de chiens, voire de têtes de veaux quand ils étaient des Parigots. Car Avrainville c’était la campagne, en plein milieu du Hurepoix, cette région entre Beauce et Brie aux contours imprécis et tout entière située dans le département défunt de Seine-et-Oise, chef-lieu Versailles.
Maintenant il existe un pont sur cette route et pour aller à Orléans il y a l’autoroute.

Il n’y a rien à regretter sans doute, mais je n’ai pas trouvé que quiconque se soit attaché à décrire ces endroits qui furent le berceau de mon enfance et de mon imagination. Je n’aime pas Simenon quand il évoque Avrainville dans son roman « La nuit du carrefour ». D’ailleurs je n’aime pas Simenon tout court, il n’est pas clair et il m’étouffe. Quand il en fait le lieu où les crimes se déroulent, c’est un Avrainville désincarné, sans âme, sans habitants réels qu’il décrit. L’action aurait pu se dérouler ailleurs que rien dans le roman n’en aurait été changé. Ce qui prouve que bien qu’y ayant parfois séjourné il n’en a jamais fait partie et ne s’y est jamais montré. Quand il venait il séjournait avec d’autres amis riches au « château », propriété du baron Barclay où résida un temps Cécile Sorel, l’autre comtesse de Ségur.
Dans mes souvenirs, ce château c’est celui du « Grand Meaulnes » que je m’imaginais, avant même de savoir qu’Alain-Fournier en avait créé un tout semblable. Il était invisible dans son parc comme un écrin, caché derrière de grands arbres. On peut malheureusement s’en faire maintenant une idée puisque c’est devenu la mairie. Elle ne vaut pas chipette cette mairie par rapport au vrai château, celui que j’ai dans la tête et qui ressemble comme deux gouttes d’eau au château de Chamarande, à deux pas de là.

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Ici nous étions tous pauvres ou vivions comme si nous l’étions. Aucune ostentation dans l’apparence. Les paysans étaient les plus riches et c’était ceux à qui on aurait le plus volontiers donné trois sous. Le plus aisé d’entre eux, surnommé Chou-Pomme et qui possédait le champ de citrouilles qui fut choisi par Yves Robert pour figurer dans son film « Alexandre le bienheureux », avait une formule qui résumait la pensée de tous : «  On est bien plus heureux quand on n’a rien », ce qui sous-entendait finement qu’il valait mieux avoir beaucoup pour pouvoir émettre les avis les plus réfléchis sur la chose. On ne peut juger de l’état de pauvreté quand on est pauvre, cet état rendant celui qui en souffre beaucoup trop soucieux pour réfléchir sereinement.
Mais les paysans ne s’en laissaient pas compter. C’est pour eux qu’on a inventé le terme de « matois ».

 

Il ne faut pas retourner sur les lieux de son enfance. Je n’y suis pas retourné. Je n’y retournerai pas. J’ai fui une fois pour toutes ce pays sans saisons, aux hivers sans neige et aux étés frileux. Le fossé des Froulans restera un lieu mythique peut-être peuplé de vouivres, la Sablière restera aussi gigantesque que la dune du Pilat et je continuerai à craindre de me perdre à jamais en traversant la forêt. Les images qui me restent se confondent avec les six forts chevaux de la fable en ayant autant de réalité qu’eux, refoulés autant qu’eux dans le passé. Ni plus ni moins. Ce ne sont pas ici quelques années en plus ou en moins qui pourraient faire une différence.

 

Le Hurepoix est une région qu'il est bon d'avoir connue ; grâce à elle, si on sait pas ce que l'on cherche, ce qui est le lot commun, on sait au moins ce que l'on fuit, et si mon imagination ne s'était pas développée dans un tel endroit qui la forçait à s'en évader, peut-être aurait-elle été plus aride. Dans la Beauce voisine où les passions s'enferment on se suicide ou on devient méchant, ici il y avait quelque espoir qu'un monde plus beau existât.