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  • Un rogaton matutinal

     

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    Le réveil espéré

     

    L'enfant dans son sommeil percevait malgré lui

    La voix douce de sa mère, dans un rêve étourdi :

    « Mignon, réveille-toi ! C'est l'heure d'aller grandir,

    Il est temps que tu ailles au-dehors resplendir,  

    Et c'est l'heure pour moi de te perdre un peu plus ! »

    Elle souriait alors comme d'un petit rictus.

    La claire et chère voix a un jour disparu,

    Au matin d'un soir sombre elle s'est à jamais tue.

    Mais l'enfant chaque jour continuait à l'entendre,

    Le forçant gentiment chaque fois à se rendre,

    À se lever vivant, à grandir un peu plus.

    Un jour cependant il n'a plus entendu.

    Le sommeil du soir le saisit trop confiant

    Et puis vint le matin où, éternellement,

    Il espéra cette voix pour émerger enfin

    De cette nuit de glace, de cette nuit sans fin,

    Cette voix qui dirait qu'il est l'heure d'aller vivre,

    Thériaque balsamique qui de tout le délivre.

    Alors depuis ce temps son oreille se tend

    Et l'enfant patiemment, attend, attend, attend...

     

    La belle et douce voix de sa maman. 

  • Le rogaton des regrets

     

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    La pluie sur la fenêtre

     

     

    Le nez à la fenêtre, et savoir oublier

    De regarder sans voir, réflexion d'yeux fanés.

    On y voit le passé et sa silhouette floue

    Et les larmes du temps traçant des sillons fous

    Qui zigzaguent en errance sur sa surface lisse

    Cherchant à retrouver d'anciennes délices.

     

    Ainsi coulent les larmes sur le verre des cornées

    Que traversent des images qu'on croit imaginées.

    L'instant est déjà mort, déjà il est ailleurs,

    La vérité a fui, déformée d'heure en heure

    Jusqu'à n'exister plus, aussi morte et brillante

    Que l'étoile dans le ciel, poignante comme une amante

     

    Dont l'oeil seul se souvient mais qui a disparu

     

    Avalée par le vide, éperdue dans les nues.

  • Le rogaton des aventures dans un jardin

     

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    Cependant le major fut assez adroit pour frapper d'une

    balle au flanc un animal fort rare, et qui tend à

    disparaître. C'était un jabiru.

     

     

    Dans les jardins abandonnés de juin, hautes herbes, ombres rondes pointillées d'une pluie d'orage de lumière, silencieux et doux, éclaboussant de larges gouttes étalées, les oiseaux sont sonores, peu importe leur nom. Juste avant midi, la vie les a fuis et les arbres retiennent leur souffle, tantôt sera torride. Tout se tait et s'immobilise, chaises et tables éparses sont comme abandonnées d'anciens habitants qui auraient échappé dans l'urgence à quelque terreur indicible s'approchant à pas lents et feutrés. Cet acmé de quiétude est l'instant propice pour s'installer commodément sous les hautes et bleuâtres frondaisons qui chuchotent par peur de déranger afin de relire Les enfants du capitaine Grant.

    Relire, enfin lire plutôt, car je ne l'avais jamais ouvert ce livre, ni non plus mon grand-père, à qui il appartenait. Il était tout neuf, avec son signet de tissu bien replié au milieu du volume. Jules Verne, je n'ai jamais trop lu. Son nom, son œuvre sont tellement rabâchés qu'on a l'impression de le connaître sans savoir ce qu'il a écrit vraiment.

    J'avais vu le film en son temps, à la télévision ou au cinéma, mais je crois plutôt au cinéma, en ayant des souvenirs en couleurs, bien que l'imagination enfantine a tôt fait de coloriser les images d'une histoire qu'elle trouve palpitante, de même qu'elle permet si agréablement de se plonger dans un récit sans se soucier de ses incohérences. Je ne me souvenais même plus, pour autant que je m'en sois rendu compte à l'époque, que Maurice Chevalier y tenait le rôle de Jacques Paganel. Maurice Chevalier !... Qui a connu bibliquement Fréhel et Mistinguett et qui aurait pu croiser Eugénie de Montijo !

    Donc, je ne sais plus exactement sur quel écran me fut racontée l'histoire, malmenée par Hollywood, mais peu importe.

    Il faut cependant reconnaître à ces studios de plâtre qu'ils ont inventé la seule scène dont je sois capable de me souvenir (cinquante ans après quand même). La fine équipe vient de gravir en chantonnant les sommets des Andes et, pour passer la nuit sans risquer d'être surpris par un tremblement de terre, ils inventent un sismographe bricolé avec des pots de ferraille en équilibre et s'entrechoquant bruyamment à la moindre secousse pour les réveiller, alertés. Ce qui ne manque pas bien sûr de se produire, sinon à quoi aurait servi qu'ils inventassent une telle machinerie ?

    Le principe narratif du livre est simple : d'abord tout va très bien, puis tout va mal avant d'aller très mal jusqu'à atteindre le pire puis que, subitement, tout s'arrange. Que ce soit dans les Andes, dans la Pampa, en Australie, en Nouvelle-Zélande, c'est partout le même schéma. Les personnages et les caractères sont bien tranchés, les navigateurs sont hardis, les félons sont vils, les jeunes filles sont douces et respectueuses et, en gardant leur place et leur rang, elles savent remonter le moral des jeunes héros prêts à se sacrifier pour elles à la moindre occasion, les méchants sont de vrais méchants, mais comme ils ont un fonds de bêtise (sinon ils ne seraient pas méchants) ils arrivent toujours à se faire contrer, les pauvres, qui ont toujours été pauvres, le resteront malgré les aumônes largement accordées avec munificence par les riches qui ne peuvent s’appauvrir quoi qu'ils dépensent.

    On y apprend des termes et des expressions délicieux, ceux-là même que seul un auteur n'ayant jamais voyagé peut penser à utiliser. On sait ce qu'est un heurtequin ou une bonne-main, on voit un navire virer au cabestan, on le sent frémir quand ses voiles sont prises en ralingue, on redoute les accores d'une rive ou des atterrages peu sûrs, on s'étonne que le verbe calmir existe encore.

    Une petite idée fait frétiller le cervelet du lecteur qui a lu Hergé, l'impression d'avoir déjà rencontré ce qui est décrit lors des exploits extraordinaires des protagonistes, car, vrai, ce n'est pas possible, ce qui arrive à Tintin est déjà arrivé à d'autres ! Le coup des trois billets illisibles séparément car partiellement effacés mais qui se complètent les uns aux autres pour donner un sens à l'ensemble, sens qui sera d'abord mal compris, le condor jouant le rôle d'un parachute, la référence au méridien de Paris, et surtout cette possibilité moderne de partir n'importe où sur un coup de tête, sans s'encombrer de rien, sans aucune contrainte administrative ou financière, préfigurant un avenir radieux où cette capacité serait offerte à tous sans qu'il leur en coûtât rien, toutes ces analogies ne peuvent pas être que des réminiscences. On accepte dès lors beaucoup plus volontiers l'assertion d'Hergé affirmant qu'il n'avait jamais lu Jules Verne, en considérant que ses scénarios n'étaient pas tous entièrement de sa plume, mais d'un quelconque collaborateur, lecteur assidu, lui, de Jules Verne, et qui ne risquait rien à le plagier, son nom n'apparaissant pas au générique.

    Tout cela n'est d'ailleurs pas bien grave, il y a de la place pour toutes les imaginations.

     

    Vive Jules Verne ! Vive Tintin ! Vive le général Alcazar et les pommes de terre frites !