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  • Le rogaton des bollards

     

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    À l'heure du midi dans les ports des tropiques

    Paressent le ventre plein des bateaux magnifiques.

    Repus de victuailles, ils somnolent, nonchalants,

    Ondulant mollement, leurs drisses sans élan.

     

    Leur sont des tubulures les amarres anémiques

    Qui paraissent insuffler à leur grand corps étique

    Comme un soupçon de vie, un grain de dynamique,

    Assez pour rappeler d'anciens voyages épiques.

     

    Ils ont chaud, ils transpirent, rien ne bouge, l'air est lent,

    Les hommes les ont quittés pour un autre néant.

    Les ports ont été faits pour parler d'Amériques,

    Mais les quais sont déserts, les navires, amnésiques.

     

    Chagrin immense des navires ensommeillés !

    Tristesse infinie des ports ensoleillés

    Qui sont leurs Limbes, et peut-être pour l'éternité !

     

    Sur cette lisière rouillée, leurs rêves sont arrêtés.

  • Un rogaton de Nouvelle-Espagne

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    J'ai vu arriver dans la poussière torride ces hommes aux casques durs comme la pierre, chevauchant de grands chevreuils qu'ils maîtrisaient d'un doigt. D'immenses canots les avaient débarqués en un point de la côte qu'ils nommèrent Villa Rica de la Vera Cruz. Comme ils arrivaient de l'Est les anciennes écritures prescrivaient qu'ils domineraient le pays tout entier.

    Je les ai vus, halant des tubes de fer qui crachaient des pierres, planter des croix et lâcher des chiens, après qu'ils eurent appris des Indiens à se caparaçonner de coton pour se prémunir de leurs flèches.

    Je les ai vus franchir les ponts des canaux qui isolent Tenochtitlan sur sa lagune.

    J'ai vu la source de Chapultepec bouchée pour assoiffer les habitants.

    J'ai entendu les fosses aux serpents siffler de la rage d'une diète forcée, et dans les immenses volières multicolores voleter les quetzals tranquilles et les ibis flamboyants.

    J'ai vu le trésor de Montezuma derrière les murs éventrés.

    J'ai vu Montezuma lui-même avancer sur une litière en brandissant son bâton de royauté chrysoxylémique, deux licteurs le précédant, monarque atermoyant partagé entre sa puissance et ses rêves.

    J'ai vu les croix érigées par une foi démesurée faire face à tous les dieux aux masques ricanants, mascarons grotesques et effrayants.

    J'ai vu ces cabanes de roseau çà et là dispersées le long des chemins où se recueillent les déjections humaines ensuite ramassées dans des canots naviguant un peu à l'écart pour servir au tannage des peaux.

    J'ai vu les Tlascaltèques opportunistes se révolter contre leurs frères dominateurs.

    J'ai vu en dehors des préaux les maisons des idoles où cuisaient à feu doux dans de grandes marmites de pierre les chairs des Indiens sacrifiés pour la bonne cause.

    J'ai vu les grands prêtres tout-puissants appeler les crédules caciques à s'emparer des envahisseurs pour les monter de force tout en haut du temple de la place de Tatelulco.

    Alors j'ai entendu l'énorme tambour assourdissant de Huichilobos, tendu de peaux de serpents gigantesques, qui frappait lugubrement une formidable mesure grave et lente s'entendant jusqu'au bout de la ville et qui couvrait les cris terribles et désespérés des suppliciés tenus fermement sur l'autel de pierre pendant que leur cœur était extrait tout chaud et palpitant de leur poitrine alors que leurs membres qui serviraient de repas au peuple étaient tranchés au couteau d'obsidienne, leur tête conservée pour quelque tannage artistique étant séparée du tronc qu'on envoyait rouler au bas des cent quatorze marches de l'édifice pour qu'il nourrît les jaguars et les serpents.

    J'ai senti cette odeur écoeurante jusqu'à la nausée, mélange de sang, de tripes, de cris, de fureur, de sueur et de peur qui encensait les prêtres aux cheveux noués par les caillots et aux tuniques raidies par les sécrétions.

    J'ai ressenti la terreur de ces conquistadores isolés loin de chez eux dans une nuit mexicaine qui semblait devoir durer toujours, comme dans un autre monde qui serait sans pitié, l'enfer sur Terre.

    Je ne vis s'enfuir de cette Noche triste qu'une poignée d'hommes, ceux dont les poches n'étaient pas alourdies par l'or qu'ils emportaient et qui les retardait ou les noyait.

    J'en ai vu revenir par la suite de ces hommes décidés qui cherchaient là quelque chose qui ne s'y trouvait pas mais que rien n'aurait pu convaincre de l'inanité de leur combat, d'abord les mêmes qui revinrent l'année suivante avec cette fois plus de succès mais non moins de morts, puis d'autres et d'autres encore, sans interruption. Une Charlotte put croire durant quelques mois qu'en s'y faisant appeler Carlotta toute sa vie s'engagerait.

     

    Mais la terre s'était rougie indélébilement et les hommes qu'elle servait à nourrir grandirent depuis de fureur plus que d'espoir, d'orgueil plus que de tolérance. Ils redoutent encore et toujours tout ce qui vient de l'Est comme pouvant être cet augure annoncé depuis des millénaires par des dieux qui sont peut-être les seuls crédibles et qui – peut-être, peut-être – ne s'est pas encore accompli.

  • Un rogaton d'halieutique

     

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    Écrire est un plaisir qui peut s'apparenter à celui de la pêche à la ligne, un plaisir serein, paisible.

    Il ne subsiste dans l'écriture que le plaisir, quand on trace les mots la douleur de la maïeutique s'est déjà effacée, l'accouchement des idées a eu lieu et il ne reste plus qu'à les ordonner comme on sort des petits poissons de l'étang pour les aligner sur la berge.

    Et il ne s'agit là que du texte considéré comme complet, c'est-à-dire prenant tout son sens dans les mots qu'il contient, car il existe en outre un autre plaisir dans l'écriture, celui du peintre. On peut s'amuser à différentes typographies, différents agencements, regarder un texte de très près pour en admirer les caractères ou de très loin, suffisamment loin pour ne plus pouvoir distinguer les mots, pour jauger la répartition des grisés, juger sur l'absence de lézardes, resserrer des espaces disgracieuses, choisir de justifier ou non. On peut également dessiner un texte, en faire un calligramme pour en renforcer le sens ou, par paresse, pour exprimer l'idée qu'on n'a pas su insérer dans l'écriture, parfois par ironie en dessinant un arbre avec des phrases qui ne parlent que du ciel.

    Mais il ne s'agit déjà plus là du plaisir simple du pêcheur tranquille, l'écrivain sort ici tout son attirail pour exprimer une sorte d'anxiété latente, c'est un faux quiet, il a besoin de se rassurer, il a besoin de se donner des raisons de pêcher les mots car rien ne l'intéresse plus que la préparation.

    Ici l'écriture précède la pensée.

    Lorsqu'on a une idée, une petite idée, une pensée minuscule qu'on trouve à tort ou à raison intéressante, on souhaite la matérialiser, pas forcément pour la transmettre mais surtout pour la fixer, bien l'habiller, bien la parer, la fourbir, la lustrer, la mignoter pour en faire un joli petit objet qu'on aura plaisir à poser sur son bureau comme un coquillage de vacances au bord de la mer qui resplendissait tant quand il fut sorti de l'eau tout emperlé de fines gouttelettes iridescentes.

     

    Écrire quand on n'a pas grand chose à révéler est un plaisir rare, si grand qu'être ensuite lu importe peu, comme il importe peu au pêcheur solitaire s'étant taillé une manière de canne à pêche dans une branche souple de rapporter du poisson, gros ou petit. Ce n'est pas de sa pêche qu'il se nourrira. La magie seule importe, magie de voir un bouchon flottant sur l'eau s’enfoncer convulsivement, magie de se rendre compte que les mots nous parlent et nous soutiennent.