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  • Le rogaton des étangs

     

    Pas de l'oie.PNG

    Une écrevisse

    Sans fin

    Se dévisse.

    C’était jadis.

    On la fit marcher au pas

    À l’endroit.

    Mais ça ne marcha pas

    Car une écrevisse qui se revisse

    Dans les pas,

    Les pas de vis,

    Ça a tous les vices,

    Même celui de marcher au pas

    De l’oie.

  • Le rogaton de l'axolotl

     

    Axolotl.png

    Non ! Ça ne va pas !

    Décidément je n'y arrive pas !

    Cet acte de contrition, ce ne sont que des mots les uns à la suite des autres, et sans même parler de parvenir à les assembler en une suite cohérente, les mots eux-mêmes, séparément, ne s'impriment pas dans ma tête.

    L'acte de foi, celui d'espérance, celui de charité, ils ont passé aisément, enfin plus aisément. Ils n'étaient mêmement que des mots, mais maintenant je les sais et il ne reste plus qu'un seul effort de mémoire à fournir, celui de savoir pêcher le bon terme du début pour que tout le reste suive, chaînette égrenée comme un chapelet.

    Et si je savais ce qu'est cette satanée contrition ! Mais je n'en ai pas la moindre idée. Plus tard je me rendrai compte que la plupart des gens la confondent avec l'attrition comme ils confondent la charité d'avec l'aumône ou la prière d'avec la déprécation. Mais pour l'heure je n'en suis pas là, il me faut pour demain savoir les mots par cœur, c'est tout ce qu'on me demande.

    Mais je n'y arrive pas, mon esprit bat la campagne à peine que s'entame la phrase. J'ai un très grand regret... j'ai le regret... je suis au regret d'avouer que je n'arrive pas à m'en rappeler... veuillez agréer que je me repens... que je me pends et me repends, et allez vous faire pendre.

    Je ne l'ai finalement jamais appris, jamais su, et personne ne m'a demandé de le réciter. Le curé avait pourtant insisté : si on ne connaît pas son catéchisme, on ne pourra pas faire sa première communion. C'était facile à comprendre, c'était comme à l'école, quand on rate ses examens, quand on n'a pas de bonnes notes, on ne passe pas dans la section supérieure. Ce sont les parents et la famille qui ne seraient pas contents du tout, eux qui avaient déjà tout prévu, les beaux habits et le grand repas nous réunissant tous, la superbe boîte de compas dont on n'aura jamais la moindre utilité pratique, les dragées, la montre du parrain et plein, plein d'autres trucs. Qu'est-ce qu'ils vont dire quand ils se verront refuser l'entrée de l'église ! Non, non, vous ne pouvez pas entrer, il ne connaît pas son acte de contrition !

    De plus, je ne croyais même pas vraiment en Dieu et constater qu'il pût être responsable d'une telle injustice ne m'aidait en rien à désirer entrer dans sa maison.

    J'avais pourtant tout fait comme on m'avait dit. Je connaissais toutes les prières de base, comme un perroquet, sans rien y comprendre, je savais quand se lever, quand s'asseoir, quand baisser la tête, quand quêter à la messe. C'était un pensum obligatoire comme l'étaient également pas mal d'actes de la vie, c'était comme une heure d'analyse logique en cours de français. Obligatoire et pesant.

    Mais quel cénacle d’évêques tous ensemble réunis avait bien pu décider de la façon dont serait présenté aux enfants le catéchisme ? Quel génie saugrenu avait pu leur souffler l'idée qu'en peinturlurant quelques pages du livre d'un bleu délavé ou d'un rose triste cela pourrait donner envie à des enfants de tourner les pages, alors qu'un enfant n'aime rien mieux que les couleurs criardes, vivantes, agitées, gesticulantes ?

    Rien n'était fait pour montrer à quel point la religion et la croyance étaient si intimement liées à la société qu'elles décidaient de la façon de vivre de tous ses membres, croyants ou non, aucune mention sur les beautés artistiques et architecturales qu'elles avaient générées. C'étaient pour les enfants des phrases à savoir par cœur, un harmonium manié par une femme très âgée, un confessionnal obscur dans une église glaciale, un curé qui devenait juste un peu marrant quand il arrivait pour célébrer sa troisième messe en ayant largement abusé du vin liturgique lors des deux précédentes, des chants d'offertoire à suivre sur le missel qui n'en finissaient pas.

    On eût dit qu'ils cherchaient à nous dégoûter afin que plus tard nous ne possédions plus aucun sens critique, les meilleurs devant seuls être admis à la beauté des lieux. Il nous faudrait demeurer ouailles.

    Ils cherchaient – Quelle idée ! - à nous faire pénétrer le mystère de la Sainte-Trinité, du Saint-Esprit, de l'Immaculée Conception que nous gobions sans sourciller, alors que parvenus à un âge adulte et réfléchi nous n'en savons pas plus. Expliquer clairement les choses paraissait aux curés qui nous enseignaient une entreprise impossible que nous prenions de notre fait ; Ils nous disaient : c'est un mystère, donc on ne peut l'expliquer, nous nous disions : Il en sait vraiment beaucoup, nous ne pouvons comprendre ce qu'il a compris et cela ne servirait donc à rien qu'il tentât de nous l’expliquer. C'était comme si nous aurions dû avoir des notions fermes sur la théorie de la relativité avant que de maîtriser la règle de trois.

    C'est pourtant l'histoire des hommes qui a créé celle de leurs dieux, mais l'idée qu'un dieu pût avoir une histoire, une histoire simple comme celle de François Premier et de son Drap d'Or, de Clovis et de son vase ou de Louis IX et de son chêne, cette idée semblait hérésie à enseigner.

    Les dieux ont une histoire qu'ils ont choisi de partager avec les hommes, à travers l'esprit des hommes, une histoire faite de passions, de colères, d'attendrissements. A quoi servirait que les dieux soient parmi les hommes si ce n'était pour vivre comme eux ?
    Quand les hommes cessent de rêver, les dieux s'en vont. Dieu n'est pas plus amour et miséricorde qu'Allah n'est grand.

    Et ça, ne leur en déplaise, ce sont les curés qui m'en ont convaincu, comme ils m'ont par ailleurs décidé : l'espérance, la charité, la foi, la contrition, à des doses agréées pour chacun, c'est tellement naturel, tellement évident qu'il ne sert à rien de les apprendre par cœur. Les vertus, quatre cardinales, trois théologales, dont il faudrait devoir suivre les préceptes, il suffit de se laisser aller pour les découvrir, elles sont en nous. La preuve, c'est qu'on a inventé Dieu pour nous forcer à les révéler, un dieu créditeur.

     

    Car si nous n'y faisons pas attention, nous sommes des axolotls dont la vie tout entière se passe dans l'enfance, fragiles et perpétuelles larves n'accédant qu'exceptionnellement à l'âge adulte, lorsque les conditions de vie se font si dures qu'elles nous forcent à développer ces artifices que nous possédons tous et qui serviront à nous extraire de notre mare aux eaux fraîches et stagnantes pour explorer l'immensité du monde qui nous entoure, la généreuse immensité d'un psychisme capable du meilleur. Mais les prêtres préfèrent que nous restions larves aux fragiles branchies qu'ils nous apprennent à protéger en nous enseignant comment respirer le monde avec un esprit tout aussi fragile. Ils font tout pour que nous ignorions qu'au fond de nous existent des poumons formidables qui nous permettraient d'aspirer tout l'air de l'univers.

  • Le rogaton des millénaires

     

    Sciapode.png

    Albo lapillo diem notare

    Il nous manque un point de vue.

     

     

    La première fois qu’on s’éloigne de chez soi on a l’impression d’aller très loin, dix mille kilomètres sont alors autant que s’ils avaient été parcourus à la verticale, et on ne s’étonnerait de rien n’étaient les témoignages indirects nous ayant renseigné sur ce qu’on allait trouver à l’arrivée en débarquant, il pourrait y régner une température de 60 °C aussi bien que moins cent, les habitants pourraient posséder six doigts à chaque main, être tous des sciapodes, les femmes pourraient dominer les sociétés aussi bien qu’être toutes recouvertes d’un drap opaque, rien ne nous ferait frémir. La vraie découverte est que tout est pareil, que les hommes sont les mêmes partout et que les arbres restent de bois quelle que soit la contrée où ils prennent racine. C’est alors qu’on réalise qu’on ne peut, en voyageant sur Terre, que tourner en rond.

    Un voyage dans le temps s’estime pareillement qu’un trajet dans l’espace, et la déception ressentie à l’arrivée dans un pays inconnu qu’on imaginait de cocagne est du même tonneau que celle qui fut vécue en passant l’an 2000. Pour parler comme un marin, on croyait le doubler, on ne fit que le passer, on croyait qu’on allait le contourner pour découvrir derrière son cap des merveilles et on n’a fait que le longer en le frôlant sans pouvoir distinguer d’amer particulier révélant sa singularité artificielle.

    Les premières fois que fut envisagé le passage de l’an 2000 avec la certitude d’une réalité palpable, un sentiment de maladresse ou de catastrophe le parfumait, car nos grands-parents, réalisant que leurs petits-enfants vivraient cet âge, jaugèrent ce passage à l’aune de ce qu’ils avaient sous les yeux : ceux qui seraient responsables de lui, ceux qui vivraient alors, n’étaient que des enfants briseurs de jouets. L’électricité naissante laissait envisager des merveilles, la misère semblait devoir disparaître, on ne travaillerait plus qu’en dilettante quelques heures par jour, l’alimentation serait automatisée et disponible pour tous, les femmes accèderaient à toutes les charges sociales, on se parlerait et même on se verrait à distance. L’élan était unanime aussi bien du côté des utopistes qui ne gardait des inventions nouvelles que le bien qu’elles pourraient procurer que de celui des ironistes et des cyniques qui, voyant la catastrophe partout, annonçaient des accidents d’aéronefs à la chaîne, une pollution létale, une paresse de la société tout entière consommant jusqu’à la trame ce que les sociétés précédentes avaient créé sans pouvoir rien fabriquer de neuf, des femmes emberlificotées dans leurs habits les gênant pour pratiquer les métiers manuels que leur nouvelle vie permissive leur autorisait. L’élan était unanime, on allait voir ce qu’on allait voir !

    Plus l’échéance se rapprochait, plus intense était la fébrilité ; Les progrès se devaient d’être de plus en plus rapides, il fallait montrer ce quoi on était capable, et quand la date fut si proche qu’on la touchait on alla jusqu’à imaginer des drames et des révélations de dernière minute, assaisonnés avec ce qu’on avait sous la main, comme le bug de l’an 2000 qui fut un peu le chef de file de toutes les vésanies de tous les délirants. Un concours fut organisé pour créer une construction, oeuvre de tous les hommes pour l’humanité, on envisagea une lune artificielle et brillante qui serait lancée dans l’espace, en orbite géostationnaire, mais tous ces coûteux projets tombèrent heureusement à l’eau. Certains vétilleux un peu plus bornés que les autres tinrent à se créer une année de répit en affirmant que de toute façon le deuxième millénaire commencerait en 2001.

    La seule chose qui fut perdue en passant cette année 2000 c’est qu’il nous manque maintenant un point de vue, un leurre vers qui aller, il nous manque une raison d’espérer. L’an 3000 est si loin qu’il faut vraiment réfléchir pour se rendre compte de son éloignement ; d’un trait, d’un jet, certains même comptent trois mille comme suivant immédiatement deux mille quatre vingt dix-neuf.

    L'an 2000 est derrière nous et toutes les utopies semblent avoir fui dans un jeune âge que nous avons abandonné.

    Le troisième millénaire sera spirituel, disait André Malraux. Je crois qu'il se trompait, car ayant maintenant devant nos yeux un point de mire invisible, un horizon si plat qu'il semble sans bornes, il ne peut être que pragmatique.

    Lassés de l'éblouissement qui ne manque pas d'apparaître quand nous regardons droit devant, désespérés de n'y rien trouver, nous nous mettons à regarder le sol, nous avançons à la façon têtue du catoblépas. Plus aucun symbole resplendissant ne nous force à marcher le front haut, mais comme il faut continuer d’avancer nous créons de pauvres repères avec des brindilles que le moindre vent emporte et auxquelles nous n’attachons finalement aucune importance.

     

    On n’est même plus sûr que le troisième millénaire sera, tout ce qu’on sait c’est le deuxième millénaire fut.