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  • Le rogaton de la comptine du voyageur égaré

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    Sous le tropique du Canada,

    Un tropique atypique qui pique,

    Parce qu’il y fait froid,

    Sous le tropique du caribou

    Ça nous change de celui du pélican,

    Tout moite, tout chaud et puis trop doux.

    C’est pas celui du Mississippi

    Avec trop d’S, trop d’P et plein de I.

    Sous le tropique du caribou,

    On a froid et puis c’est tout.

  • Un rogaton de temps qui passe

     

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    Quand nous ne pourrons plus vivre que des instants déjà vécus ;

    Quand nous ne pourrons plus sourire que de choses pour lesquelles nous avons déjà souri ;

    Quand nous ne pourrons plus pleurer, en nous rappelant que rien ne vaut d'être pleuré ;

    Quand l'envie n'existera plus sinon celle de nous souvenir ;

    Quand les rires des enfants s'éteindront dans nos oreilles ;

    Quand les fraîches et sveltes Gitanes parées de clinquants colifichets ne feront plus bondir notre cœur au rythme des tambourins ;

    Quand nous n'aurons plus soif des eaux d'avril qui cascatellent depuis les névés azurés ;

    Quand se faneront les colères avant que de fleurir ;

    Quand la satisfaction du jour accompli remplacera l'orgueil de la vanité ;

    Quand l'odeur épicée des voyages lointains s'exhalera des bagages serrés ;

    Quand la souffrance ne suffira plus à nous tenir en alerte ;

    Quand nos mains trembleront de l'effroi de ne plus rien sentir ;

    Quand nous nous souviendrons de tout ce qui sera ;

     

     

    Alors, rassasiés de jours, il sera temps pour nous de partir.

  • Un rogaton d'écriture orthonormée

     

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    Il existe deux façons de lire, l'horizontale et la verticale.

    Je ne parle pas de la manière physique d'effectuer l'opération, allongé sur le sable à parcourir distraitement un roman de plage ou debout devant un lutrin à s'imprégner du sens profond d'un antiphonaire, encore que ce laisser-aller nonchalant opposé à la raideur studieuse préfigure ce qui sera dit par la suite.

    Non, l'écriture elle-même est horizontale ou verticale, car bien que les lettres soient toujours tracées droites on les lit différemment selon ce qu'elles sont censé raconter.

    L'image la plus parlante donnant effet de cette différence est la signalisation routière, elle-même classée selon le code la route en signalisation horizontale et signalisation verticale. La verticale est la plus frappante, la plus directe, c'est celle qui parle à haute voix, la seule qui soit détournée par le Street-Art, elle est pleine d'avertissements, d'interdictions, d'obligations ou d'indications, mais celles-ci sont alors brutes ou brutales. L'horizontale est toute en fluidité et en suggestions et quand elle veut se prendre pour la sérieuse verticale, on la lit à l'envers : il semble impossible de lire d'un premier jet naturel cette indication « Attention enfants ralentir » quand elle est peinte sur le sol sous la forme « Ralentir enfants attention ». Les zébrures blanches du passage protégé n'effraient personne, d'autant que tout ce qui est tracé sur le sol s'use rapidement par l'usage, par le frottement des allées et venues, alors qu'un panneau vertical ne peut être détruit que par les coups de fusils au passage des chasseurs revenant bredouilles chez eux. La signalisation verticale a un petit quelque chose d'enfoncez-vous-bien-ça-dans-la-tête très menaçant, au point parfois, lorsqu'on ne respecte pas ce qui est indiqué sur un panneau, de se le prendre réellement dans la tête.

    La lecture horizontale est la seule qui raconte de belles histoires qui font rêver ou réfléchir, la seule qui agrée la ponctuation. Le livre est horizontal, la plaque commémorative, verticale, et quand cette plaque se met à l'horizontale, on sent bien qu'elle est restée verticale dans l'âme : le Walk of Fame de Los Angeles en est un exemple frappant.Quand une plaque apposée sur un mur se met à raconter une histoire ou ose un jeu de mots, souvent involontaire, elle paraît tellement incongrue que, vite, vite, on la photographie.

    Un livre se lit comme on parcourt du regard un champ de blé mûr et mordoré, ondoyant sous la caresse du vent, heurté çà et là par les accidents de terrain que sont les didascalies ou les notes infrapaginales : on peut à son gré les contourner ou tracer droit sur elles en ralentissant l'allure.

    Lorsque l'on prend la route avec Ionesco, on a l'impression de cheminer agréablement sur une voie campagnarde riante bordée par des halliers fleuris peuplés de petits-gris et de culs-blancs. Tout paraît être horizontal, en circonvolutions dociles et souples, mais ce n'est qu'une impression car le texte est rempli d'avertissements verticaux à demi dissimulés.

    Le yaourt est excellent pour l'estomac, les reins, l'appendicite et l'apothéose, écrit-il dans La Cantatrice Chauve avant de développer tout le sel de cette remarque. Cela semble être un petit panneau de rien du tout, inapte à ralentir la marche, du genre d'une indication « Cul-de-sac » qu'on verrait distraitement du coin de l'oeil et placée à l'entrée d'un chemin secondaire dans lequel on n'aurait de toute façon eu aucunement l'intention de s'aventurer. Cette apothéose aurait dû pourtant nous prévenir.

    Sous l'apparence délibérée et assumée d'un récit décousu de fil blanc, Ionesco nous rappelle que les mots, en plus de leur sens propre, ont une vie qu'ils empruntent au lecteur et qu'ils peuvent donc mourir et se reproduire. Dans La Leçon, il nous affirme que la traduction d' « Italie » en français est « France » et qu'un Italien voulant dire en français « Ma patrie est l'Italie » traduira cette phrase par « Ma patrie est la France ». Le raisonnement est imparable.

    Les mots parlent d'eux-mêmes.

    Les mots ont leur sonorité, perceptible à l'écrit, ils ont leur sens et leur essence, capable de flatter la vue, l'odorat et l'esprit. Il y a des mots qui sentent bon, sinon comment expliquer qu'une phrase toute banale telle que « Depuis la crête de la colline, on peut apprécier la monotonie des prés s'inclinant sur l'horizon » puisse se transformer en un arôme exquis venant chatouiller l'âme quand un Paul Fort l'alchimise en « Du coteau qu'illumine l'or tremblant des genêts, j'ai vu jusqu'au lointain le bercement du monde, j'ai vu ce peu de terre infiniment rythmée me donner le vertige des distances profondes. L'azur moulait les monts. Leurs pentes alanguies s'animaient sous le vent du lent frisson des mers. J'ai vu, mêlant leurs lignes, les vallons rebondis trembler jusqu'au lointain de la fièvre de l'air » ?

     

    Quand l'écriture est à ce point horizontale, l'esprit du lecteur s'étire, s'allonge et se repose.