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  • Un rogaton d'Esthérification

     

     

    Esther, toilette.PNG

    Accoudé à la balustrade d’un des balcons de son palais de Suse, dominant la formidable esplanade du jardin, Xerxès songeait.

     

      Durant cent quatre-vingt jours il avait célébré la plus grande réception qui se fût jamais donnée dont les hommes eussent la mémoire, dédiée avec tous les fastes qui leur étaient dus à tous les gouvernants des cent vingt-sept provinces constituant son royaume qui s’étendait de l’Inde à l’Ethiopie. Aujourd’hui était le septième jour du banquet qu’il avait donné à la suite de cette réception, auquel avait été conviée la population de la ville.

     

      Les narines flattées par les exhalaisons s’échappant des alabastrons chargés à ras bord d’un bakhour de bois de oud et disséminés sur toutes les terrasses, il contemplait son esplanade, satisfait de constater qu’aucune libation n’avait réussi à en ternir la magnificence. Son dallage paraissait intact malgré les pas, malgré les chocs, malgré les outrages qu’il avait eu à subir des beuveries qui s’étaient succédé durant toute cette semaine, et les pierres rares de marbre blanc, de nacre et de mosaïques qui le constituaient brillaient encore comme au jour de leur inauguration. A sa surface, les lits d’or et d’argent préparés pour le confort des convives alternaient avec des tentures de toile blanche et de pourpre violette attachées par des cordons de byssus et de pourpre rouge, eux-mêmes suspendus à des anneaux d’argent fixés sur des colonnes de marbre blanc disposées en quinconce. Et tout paraissait neuf.

     

      Il semblait las et rassuré, malgré quelques infimes soucis qui fronçaient ses sourcils et fonçaient la plénitude de son esprit.
      Et d’abord, sa femme, Vashti, où était-elle ? Nul ne l’avait remarquée durant le festin !
      Et la petite tribu d’irréductibles séditieux, au loin là-bas, de l’autre côté de la mer Salée, lui causait un peu d’embarras car quelques hiérophantes semblaient les manipuler et leur Dieu unique et esseulé paraissait leur insuffler suffisamment d’orgueil pour que tous les autres dieux de tous les autres peuples leur fussent contumélieux.

     

      Il pensait qu’il suffirait d’un rien pour qu’ils embrasent le pays en entier pour des siècles, et il hésitait. Devrait-il les bannir de son royaume une bonne fois, d’une façon définitive et autoritaire, pour stabiliser durablement la paix ou lui faudrait-il composer avec eux, leur assurer quelques avantages, afin de les faire tenir tranquilles, et pour combien de temps alors ?
      Il pressentait que de sa décision dépendait le sort de bien des hommes et de bien des peuples.

      A cet instant, Esther lui apparut, gravissant les larges degrés menant à la terrasse dans l’ombre calme et douce du soir…

  • Un rogaton de fantaisie parisienne

     

                       La Tour Eiffel a froid aux pieds

     

     

     

     

     

     

    Tour Eiffel.PNG

    C’est qu’il y a beau temps qu’elle s’est déshabillée !

     

    Toute nue, toute prête, elle attend pour plonger.

     

    Elle n’en finit pas, méfiante, de tremper de ses pieds

     

    Le reflet tremblant dans la Seine, pour tâter les degrés.

     

    Elle grelotte et finira par se rhabiller

     

    Bien avant qu’on la voie, rassurée, se baigner.

     

  • Le rogaton d'un manifeste orthographique

     

     

    Schtroumpf grognon.PNG

    Faut-il les laisser caqueter ceux qui disent que l’orthographe n’est pas si importante, que l’essentiel est de se comprendre ?

     

      A quoi servent, disent-ils, toutes ces exceptions, même dans les mots les plus usuels ? Pourquoi une quincaillerie, mais un quincaillier, combattre, mais combatif, appelle, mais appelé, imbécile, mais imbécillité, mamelle, mais mammifère, bonhomme, mais bonhomie ?
      Il est certain que la plupart des distinctions écrites ne sont pas perçues lorsqu’elles sont exprimées oralement, mais si la politesse d’un discours est simplement d’être compréhensible, la politesse de l’écrit est de respecter des règles qu’il est aisé d’apprendre. Pour des raisons, parfois obscures, ces règles ont été édictées par des personnes de compétence qui, loin de tout élitisme, souhaitaient faire de la langue un joyau afin qu’on la respectât, qu’on réfléchît un peu avant que d’écrire, qu’en butant sur une hésitation cela fasse parfois changer le choix du mot qui venait le premier à l’esprit, auquel on lui substituait alors un autre convenant mieux. Les armées de Josué tournèrent treize fois pendant sept jours autour de Jéricho avant que la ville ne laisse entrevoir ses secrets ; Il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche pour y faire le tri des bêtises qui sont les plus enthousiastes à s’élancer à l’extérieur ; Il faudrait tourner sept fois sa plume dans l’encrier avant que d’écrire, et l’orthographe est là pour nous y aider, le temps de la réflexion sur la forme d’un mot nous renseignant involontairement sur son fond.
      Car la prime valeur d’un écrit est d’être plus explicite, plus raisonnée, que celle d’un discours. A quoi bon écrire si l’écrit vaut l’oral ? Qu’on se figure Didier Deschamps ahanant dans un discours inaudible des propos inintéressants, voilà ce qu’on ressent à lire un texte mal fagoté, on perd très vite le fil, on pense à autre chose, on souhaite être ailleurs, on zappe.

     

      Quelques réformateurs furieux proposent parfois des réformes censées être simplificatrices, des réformes de tolérances dont ils espèrent qu’elles deviendront la nouvelle règle, comme une espèce d’amnistie générale. Ils disent : « On va changer le tréma de place, on va supprimer les lettres doubles inutiles et les accents qui ne sont pas diacritiques »,  et c’est comme un coup de rabot sur une planche finement ouvragée dont on serait fatigué de nettoyer trop souvent les minuscules ciselures, les arabesques compliquées. La beauté s’en ressent, ces planches deviennent des madriers et le temple de Salomon, un cube de béton.

     

      Ceux qui, le plus souvent par paresse, trouvent présomptueux de bien respecter les règles qu’ils n’ont pas voulu faire l’effort d’apprendre, ceux qui dénigrent le fait que bien écrire est important, ceux qui trouvent qu’il est vain de vouloir corriger sans cesser les fautes rencontrées, ceux-là ne se rendent pas compte que la valeur du propos qu’ils écrivent à la truelle s’en ressent dans son acception, ils ne se rendent pas compte que leur puissance de réflexion même est affectée par une mauvaise écriture. Ils écrivent une espèce de novlangue au vocabulaire de plus en plus restreint – ce n’est pas qu’ils hésitent à utiliser un mot dont ils ignorent l’orthographe, mais à trop vouloir mépriser sa forme ils en ont oublié le sens, puis l’existence -. Quelques suffixes et préfixes ornent des mots de plus en plus rares, et dans cette atmosphère raréfiée la pensée s’étiole.
      C’est ce qu’avait pressenti George Orwell, mais dans une volonté délibérée d’anesthésier un peuple, lorsqu’il écrivait : « Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? … Chaque année, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus restreint. »
      Ici c’est le peuple lui-même qui s’endort, béatement, et qui souhaiterait entraîner avec lui les résistants de l’écriture canonique.

     

      On estime souvent qu’un propos d’apparence intelligent est déprécié par une écriture disgracieuse, mais au-delà de cette évidence il apparaît qu’une mauvaise orthographe révèle souvent une mauvaise réflexion, et celui qui sait écrire sans se tromper hésitera à se servir de cet outil clinquant pour écrire n’importe quoi. 

     

    Il est très important d’écrire selon les règles et il faut balayer d’un geste las et ample les réfutations de ceux qui assènent que l’orthographe n’est importante qu’aux yeux de ceux qui la possèdent et veulent que le savoir qu’ils ont acquis ne leur servît pas de rien. L’argument est puéril et il est utilisé à chaque fois et dans tous les cas où des prérogatives semblent être en jeu. Or ici il ne s’agit pas de prérogatives, mais de certitude qu’une pensée ne peut être sauvée que si elle est enfermée dans une cage dorée ; Servie sur un plat cabossé elle ressemblera plutôt à une soupe infâme.

     

      Il n’est de plus pas difficile d’écrire comme il convient : quelques règles à apprendre et un peu de mémoire pour les exceptions, le tout rafraîchi par des lectures régulières, lectures qui sont d’ailleurs de plus en plus agréables au fur et à mesure qu’on les accomplit. Renier une bonne orthographe est une œuvre de destruction, comme en opèrent les peuples révolutionnaires qui détruisent les œuvres bâties par ceux qu’ils haïssent pour un instant, avant de se rendre compte qu’ils ont fait une grosse bêtise. Pour l’orthographe, ce peuple n’est constitué que de garnements mécontents de n’avoir pas eu de bonnes notes, et je ne vois aucune raison valable de leur emboîter le pas.
      Il faut ressentir chaque mot mal écrit comme une insulte, comme un délit, comme une trahison. Un mauvais mot cache toujours une mauvaise idée, car c’est au moins un mépris qu’il inscrit, mépris pour celui qui le lit.

      Bien écrire ou n’écrire pas ;  Dans le milieu se situe la fange grasse des pensées non affirmées.

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