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  • Un rogaton d'embryogénèse

     

     

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    Cela provient d’une méprise.

     

       La mère, confondant sa plénitude avec ce qui l’emplit, a commencé à inventer des histoires à dormir debout et les hommes, qui sont ses fils, l’ont crue sur parole. Elle leur a dit : le meilleur moment de votre vie, c’est lorsque vous étiez en moi, protégés, ignorant le froid et les aspérités de la vie à l’extérieur. Or, cet instant c’est en fait l’enfer.
       Tout n’est que douleur lorsque se produit ce big-bang cellulaire, expansion cataclysmique éclatant dans toutes les directions les ondes tonitruantes des tissus et des organes, le ventre de la mère est alors un univers contraint qui se débat, une urne de souffrance, une châsse à l’homme, un canope se donnant des airs de poussah bedonnant et stable quoi qu’il arrive.
       L’homme en gestation hurle le cri silencieux de Munch, mais la mère ne l’entend pas, la mère est sourde aux afflictions dont l’intensité égale celles d’un neuvième cercle.
       Pour ne plus percevoir les plaintes éblouissantes de l’homme qui se déploie, la mère se bouche les oreilles de fausses rassurances, se persuadant et persuadant les autres que, au-dedans, tout n’est que quiétude de déplissement d’un organe, aussi agréable que s’il s’étirait au moment précis du réveil. Elle ne veut pas savoir que l’hyperplasie irradie d’exquises douleurs, que l’hypertrophie se ressent comme une asphyxie, que chaque différenciation est comme  l’arrachement d’un membre qu’on écartèlerait.
       Alors lorsqu’enfin l’enfant naît il pousse un cri, un cri énorme de délivrance et ce cri extatique qui marque la rupture est celui du soulagement suprême. Durant les quelques semaines où tout ce qui a précédé n’est pas encore totalement oublié, l’enfant nouveau-né, en reproduisant nuit et jour ce cri, cherche à se rappeler la jouissance divine de la séparation. C’est un cri solitaire qui exalte la vie.

       Les souffrances de la désintégration et de la déliquescence marquant l’arrêt progressif des fonctions, les affres de la vieillesse, ne sont rien par rapport à celles de la construction. Cela devrait pouvoir rassurer l’homme arrivant au terme de sa vie, mais, terriblement imparfait, il a tout oublié.

  • Un rogaton d'expression poétique

     

     

    La vie mode d'emploi.PNG

    Il n’y a pas trente-six mille façons de s’exprimer, il y a la poésie et puis il y a l’autre façon.
    L’autre façon, c’est-à-dire celle qui ne fait que décrire, mais seulement décrire, sans idée, sans image, sans la moindre fioriture, sans aucune abstraction, celle qui fait dire qu’un carré, ben c’est un carré, car lui donner forme mathématique c’est déjà introduire un soupçon de poésie dans la description, c’est déjà l’imaginer dans un autre registre que celui de son existence propre.
    Dire que ce carré est une figure identiquement pointue aux quatre angles équidistants entre eux sur le tracé qui le représente, c’est poétique en ce sens que cette définition ouvre les horizons de l’imagination, parfois ironique quand cette imagination débouche sur la constatation : « un carré, c’est un cercle qui a mal tourné », parfois plus éthérée quand on affirme : « en tant que rectangle particulier, le carré cherche à s’isoler dans sa sphère ».
    La poésie mène au jeu avec les mots. Parfois on les rassemble sur une même aire pour jouer avec eux à des jeux plus ou moins innocents, parfois on les laisse jouer entre eux, tout seuls, sans imposer de règle et on observe ce qu’ils deviennent, quelle hiérarchie s’installe, quelle émotion va transpirer de la sueur de leurs ébats. Car la poésie c’est l’émotion, c’est la réflexion, c’est le point de départ du vagabondage mental.
    A l’opposé est le mode d’emploi, mais pas n’importe quel mode d’emploi, il faut celui qui est sec, net, précis, celui qui fait d’emblée comprendre ce qu’il explique, mais pas du tout celui qui s’embrouille admirablement avec, à la clef, dans les cas les plus savoureux, des schémas totalement incompréhensibles, surtout s’ils sont légendés à la va-comme-je-te-pousse. Si en plus il s’agit d’une traduction approximative ignorant grammaire et syntaxe, la poésie s’insinue alors d’elle-même, sans effort, pour prendre la place laissée vacante d’une signification qui n’a jamais existé dans la volonté d’un rédacteur qui ne comprenait manifestement pas ce qu’il tentait d’expliquer.

     

    Car la poésie peut être involontaire, elle remplit en effet de sens par elle-même ce qui semble en être dépourvu, telle la nature remplissant le vide dont elle a horreur. La poésie existe toute seule, elle n’a pas besoin qu’on s’applique à l’écrire, la poésie c’est le sens, ce n’est pas l’écriture. D’ailleurs elle est partout, tracée dans le sillage sablonneux d’une fourmi, dans les rides venteuses d’une dune saharienne, dans les luminaires d’une grande avenue comme dans les loupiotes d’une ruelle ou les quinquets d’un estaminet, dans l’eau, pure ou vaseuse, dans l’air, diamant ou charbon, dans la poussière vue au microscope, dans l’écriture laborieuse d’un enfant qui trace son premier abécédaire comme dans celle, déliée, d’un Victor Hugo dont on retrouve l’autographe.

     

    Tout est poésie qui s’imprègne en passant par le cerveau de l’homme des désirs d’émotions de celui-ci.
    La poésie est dans l’oreille, pas dans la bouche, et les poètes entendent avant tout. Ceux qu’on nomme poètes sont des catalyseurs ayant la faculté de révéler ce qui est en nous et qu’on ignore ou qu’on a oublié.

    Il n’y a pas trente-six mille façons de s’exprimer, il y a la poésie, un point c’est tout.