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  • Un rogaton de fraternité

     

     

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    Il n’est de mer que méditerranée

     

    Il n’est de saison que l’été

     

    Il n’est d’amours que plurielles

     

    Il n’est de bonheur que partagé.

     

     

     

    Il n’est d’allées que cavalières

     

    Il n’est de venues que régulières

     

    Il n’est de vie que passagère

     

    Il n’est de bonheur qu’envisagé.

     

     

     

    Il n’est de climat qu’amical,

     

    Rien moins qu’obscur et glacial,

     

    Il n’est de latitude que morale

     

    Il n’est de bonheur que celui rêvé.

     

     

     

    Il n’est d’entente autour de la nappe

     

    Que celle que les dieux ne jalousent,

     

    Il n’est de bonheur que celui qui échappe

     

    A la folie de la foi que des cœurs simples épousent.

     

     

     

    Il n’est de mer que Tyrrhénienne

     

    Il n’est de mer que Ligurienne

     

    Il n’est de mer qu’Ionienne…

    Il n’est de mer que méditerranée.

  • Un rogaton d'eau

     

    Il ne savait pas nager.

     

    Mais quand même aurait-il su que cela ne lui aurait porté aucun secours, sinon celui de patauger quelques instants de plus jusqu’à se fatiguer les muscles et que son moral ne s’épuise, car il était tombé hors du bateau alors que celui-ci traversait la fosse des Mariannes. Savoir sous ses pieds un vide glaçant et sombre plus profond qu’un Everest lui donnait un vertige terrifiant, plus attirant que la plus lisse des falaises qu’il eût jamais connue. Il se rendit compte de la vanité excessive des efforts désespérés qui le maintinrent quelques instants à flot en tentant de se figurer quels allaient être les paysages qu’il allait bientôt rencontrer, des paysages jamais vus par l’homme, ou du moins aucun homme ne les avait jamais racontés. Un instant l’aventure qu’il allait vivre lui donna quelque courage, avant qu’il se rendît compte qu’il serait sans doute mort bien avant de toucher mollement un fond pierreux ou poussiéreux sur lequel il se déposerait ou qui l’avalerait après un trajet virevoltant comme celui d’une feuille morte. Il était en quelque sorte un aquastatier sans appareil pour le maintenir et sa volonté seule le lesterait pour cingler vers l’inconnu, plus inconnu que le monde des étoiles  et bien plus inaccessible encore puisque nulle lunette d’observation ne l’avait jamais fouillé et les quelques sondages opérés ici ou là n’apportaient rien sur la connaissance réelle de ce qu’il allait rencontrer, ces sondages ayant été comme un instrument venu observer la surface terrestre et qui aurait zoomé sur un champ de poireaux. Personne de sensé n’en aurait conclu que la terre n’était qu’un immense champ de poireaux.

     

    A quoi bon lutter davantage ? L’eau m’appelle et l’air me refuse. Il se laissa tomber sans prendre d’inspiration, après avoir savouré l’ultime plaisir délicat d’une respiration tranquille qui n’avait jamais cessé depuis sa naissance et à laquelle pourtant il n’avait jamais prêté attention. Toujours il avait aimé la solitude, mais une solitude accompagnée ; seul dans une pièce d’une grande maison ou encoigné sur une terrasse ombragée et oubliée d’une demeure aux multiples niveaux il avait goûté les mille craquements chuchotés qui démontraient que d’autres personnes s’affairaient au même endroit et qu’il pourrait rejoindre à tout moment si besoin était, ce qu’il ne faisait jamais, la possibilité de pouvoir le faire se suffisant à elle-même. Alors il fit en sorte de peupler cette nouvelle et formidable solitude glacée qui l’attendait.

     

     

     

     

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    Il y a au début un spasme terrible de la glotte, une tenaille qui se ferme sur la gorge et qu’on ne peut rouvrir, réflexe fermant le chemin vers les poumons et qui ressemble à la paralysie nerveuse rabique qui excite le malade au point de lui procurer des convulsions de panique à la seule vue d’un verre d’eau qui lui est tendu. Pour rompre cette tension on essaie de rouvrir les bronches volontairement, mais rien n’y fait et c’est l’œsophage qui cède en premier, remplissant l’estomac d’eau ; C’est alors le bienheureux coma qui survient, relâchant tous les mécanismes qui nous forçaient à survivre malgré nous. Aussi tenta-t-il de lutter quelques instants, juste après sa décision de se laisser tomber, semblant changer d’avis, battant des bras et des jambes pour remonter à la surface, vers un monde qui ne lui soit pas hostile. Ces quelques minutes  d’effroi sont indispensables, comme un rite de passage, douleurs qui font accéder à un autre monde plus grand, plus beau, plus prometteur que celui qu’on quitte irrémédiablement. C’est un baptême.

     

    Et il tomba comme tombe la neige marine, en s’affranchissant lentement de la gravité, si pesante dans l’air, si légère dans l’eau, ainsi que du gradient thermique aux variations si pénibles à la surface ; ici il eut loisir de constater lors de sa rapide traversée de la thermocline, tellement rapide qu’il resta encore un peu conscient tout du long, qu’en dessous tout était calme pour toujours et inchangé depuis les temps de la création.

     

     

     

     

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    Lorsque tout fut devenu sombre, que le dernier des photons solaires fut arrêté dans sa course et que la seule lumière qui résidât alors fut celle lointaine, presque imperceptible, diffuse, irréelle et semblant provenir de nulle part et de partout, des planctons phosphorescents, il commença à croiser ces monstres parfois remontés à la surface par des filets profonds ou grâce à des cheminées hydrothermales, ces terribles poissons semblant échappés d’un Pandémonium sous-marin. Horribles gueules blafardes et béantes armées de dents acérées comme des aiguilles de glace et empoisonnées, forcément empoisonnées, elles se rappelaient à l’homme endormi dans ses cauchemars qui formait alors leur image pour créer des croquemitaines, lointain souvenir encore inscrit dans une virgule de ses gênes : quand il était poisson il en rencontra alors, et peut-être fut-ce pour les fuir qu’il devint animal terrestre.

     

     

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    Mais ça c’était juste au début, car lorsqu’il dépassa cette zone où patrouillaient ces gardiens des profondeurs, lorsqu’ils l’eussent laissé passer, la phosphorescence s’épaissit, devint palpable et douce comme un talc irisé et refléta la moirure de millions de joyaux multicolores, bulles de verre soufflé flottant mollement dans un bain de kaolin léger et floconneux. Des architectures bleuâtres de remous vaporeux tendaient entre ces volutes des colonnes frémissantes et évoquaient le son des harpes célestes alors que le silence était absolu. Il était arrivé au vrai monde que recelait la Terre, monde de quiétude intense, ce que tout le chaos des surfaces embrouillées servait à protéger. Il réalisa que ce que l’homme voyait toute sa vie n’était que l’écrin d’un bijou interdit même aux dieux ; La Terre n’était qu’un verrou à la combinaison artificiellement compliquée servant à protéger cet éden inconnu de toute intrusion.

    Alors il comprit pourquoi les terribles cerbères l’avaient laissé passer sans mot dire. Alors il n’eut plus du tout envie de remonter.