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  • Un rogaton de miscellanées

     

            

    Camping car coincé.PNG

    1 - Mon rêve : partir à l’aventure comme Henri de Monfreid, louer un camping-car et traverser d’un bout à l’autre l’intégralité de la Principauté de Monaco, à chaque halte répondre favorablement à l’invitation de se désaltérer d’un thé à la menthe local ( Bloody Mary ou autre, pourvu que le mixologue qui nous héla respecte les traditions présidant à son élaboration) généreusement offert par une population souriante et bavarde, s’imprégner des coutumes des indigènes, se fondre dans la masse pour passer suffisamment inaperçu afin que quelques uns de leurs secrets nous soient dévoilés.

     

             2 - Emplir sa bibliothèque de livres jamais lus, de ces livres qui dès le premier chapitre augurent de tant de plaisirs qu’on n’ose en poursuivre la lecture, non par crainte que la suite ne soit pas à l’avenant mais parce que sachant que le déroulement de l’œuvre entière sera captivant, passionnant, on préfère jouir du double plaisir de cette lecture qui s’espère et de cette attente qui en sublime les effets.

     

             3 - Pour aller chez moi quand on vient du sud il faut traverser deux petits tunnels, suffisamment courts pour ne pas se sentir oppressé mais assez longs pour faire une courte nuit, comme un clignement des paupières lent et apaisant, du genre de ceux que l’on se complait à fabriquer sur des yeux un peu brûlés par une fatigue méridienne. Dans ces tunnels on ne klaxonne plus. On klaxonnait pourtant souvent jadis, hier, lorsqu’après un voyage sous la chaleur et la lumière d’été des régions qui venaient d’être traversées on abordait ces deux premières petites oasis, ces courtes fraîcheurs, comme la caresse frissonnante d’un doigt le long de l’échine, qui rendaient de bonne humeur et qui donnaient envie de crier d’une façon libératoire, comme un enfant crie par jeu en courant dans une ruelle ombragée pour entendre les anciens échos des cavernes.
    Internet et l’accès direct et immédiat qu’il procure pour atteindre tous les désirs, tous les tunnels imaginés, nous a habitués à la démesure de l’artificiel, et le chemin réel ne suffit plus, ces petits tunnels réels qui créent de petites satisfactions ne pèsent plus rien devant les galeries imaginaires générant d’immenses plaisirs irréels ; Il faudrait pour le moins maintenant faire retentir un klaxon de locomotive propre à faire s’écrouler les parois pour que klaxonner fût intéressant.
    On ne klaxonne plus, on passe, on traverse, et l’enfant assis sur la banquette arrière ne voit même plus qu’il a fait sombre, les yeux rivés sur l’écran de son Smartphone ou de sa tablette il attend que son père soit parvenu à destination sans qu’il lui soit venu à l’esprit de réclamer : « Papa ! Klaxonne ! Klaxonne fort ! »

     

             4 - Dans le matin rosâtre et tiède empli d’un silence prometteur, j’allai parmi les longues herbes séchant au vent calme et doux le serein de la veille qui avait perlé toute la nuit, tranquille comme un chien qui va de touffe d’herbe en touffe d’herbe, levant la patte, grattant le sol, n’allant nulle part mais sûr de son trajet.

     

             5 - L’aspect militaire du jardin potager donne aux légumes un goût sucré.

     

    6 - La grammaire, qui n’a que faire des circonstances, permet à l’arbre de courir et aux pierres de chanter ; Que diable, s’il n’est pas défectif, le verbe se conjugue, et ses terminaisons jouent avec tous les sujets en méprisant les réalités, comme des enfants inventent des royaumes au conditionnel !

     

             7 - Cette nuit j’ai fait un rêve. Je le connaissais déjà, alors je me suis ennuyé.

     

             8 - La foule se pressait sur les quais, venue admirer ce navire qui avait fait couler beaucoup d’ancres.

     

             9 - Lors de cette soirée conviviale et oiseuse chacun se congratulait et tous s’entre-congratulaient à qui-mieux-mieux et à tout-va, on avait parfois l’impression qu’une main gauche serrait sa propre main droite. Je n’avais pas rêvé ! J’avais bien vu que chez certaines des personnes les plus animées les doigts eux-mêmes se serraient la main entre eux !

     

             10 - Quand il fut trop malade, quand sa queue annelée et grasse fut par trop ulcérée, le petit rat, on l’opéra.

     

    11 - Tout cela avait commencé en queue de poisson. Il avait décidé d’aller allumer un cierge au pied de la statue de sainte Ambiguë, la patronne des quiproquos, pour tenter de se faire pardonner les méprises, les bévues, qui depuis son jeune âge guidaient sa vie. Il vénérait les péripatéticiennes à la suite d’une erreur de sa compréhension fébrile, et personne ne l’avait jusqu’alors compris. Il avait en effet depuis toujours confondu aimer son prochain avec aimer le prochain, et prenait la versatilité des arpenteuses du trottoir qui n’aiment rien tant que répéter la phrase Au prochain ! pour la stricte application du dogme gravé sur les cimaises des églises. Plus elles avaient de prochains à aimer, plus elles étaient ravies, c’étaient donc des saintes !

     

    12 - SDR (suicidé de rire).

     

    13 - Décidément le monde est devenu bien morne et il y a trop de fumée sans feu.

    Camping car rustique.PNG

     

     

  • Un rogaton de mauvaise écriture

     

    LES FAISEURS DE LIVRES COMME ON FAIT DU SAUCISSON

     

     

     

     

     

     

     

     

    Naufrageur.PNG

    Ce sont des naufrageurs de la langue, des pilleurs d’épaves dont les débris resplendissent encore alors qu’ils sont fouillés par leurs doigts sales, miettes coruscantes exprimant une ultime étincelle de vie qui vibre et frétille alors que leurs mains boueuses les étouffent en tentant de les examiner comme si tout leur mystère pouvait se dévoiler miraculeusement à leurs yeux profanes. Par jalousie, par un besoin impérieux les ayant rendus fous, ils attirent la langue en allumant sur leur côte sauvage et déchiquetée quelques textes luisant d’un éclat mouillé et gras, maladroitement ornés de phrases alambiquées ciselées avec un burin émoussé par de lourds mots qu’ils croient être d’esprit. Pour un jeu de mots pesant ils inventent, ces barbares, des barbarismes. La néologie est la seule façon qu’ils trouvent pour s’exprimer, eux qui ignorent quelle précision micrométrique a présidé à la création d’un syntagme. Ils rejettent les mots dans l’ombre de leur ignorance et les méprisent sans les connaître, et quand ils se croient diserts ils sont simplement prolixes. Ils méconnaissent dans le texte qu’ils saccagent en le plagiant l’acribologie rigoureuse qui l’a créé, imaginent que l’auteur a choisi tel mot par hasard et ils le remplacent volontiers par un autre qui leur convient mieux parce qu’ils le connaissent mieux mais qui en fait signifie moins. Le dictionnaire des synonymes est une bible pour eux car ils ne savent pas que les synonymes n’existent pas.

     

    Ils éventrent les coffres échoués, ternissent de leurs doigts sales l’or des phrases qu’ils en extraient, se disputent les étoffes damassées et chatoyantes et s’entredéchirent les lambeaux dont ils vêtent de façon grotesque une nudité qu’ils peinent à dissimuler. C’est une scène d’horreur telle qu’aurait pu la décrire un Barbey d’Aurevilly halluciné quand ils arpentent ensuite la plage ainsi grimés et qu’en traînant les pieds ils inscrivent sur le sable une écriture animale. Ils ont noyé les créateurs des merveilles qu’ils découvrent comme un dû pour pouvoir se les approprier, ivres de l’instant présent, méprisants de l’avenir et de la postérité, oubliant qu’aucun d’entre eux ne saurait recréer ce qu’ils sont en train d’anéantir. Ils se gaussent par dépit d’un habit dont ils se vêtent, ils maltraitent sciemment un imparfait du subjonctif qu’ils estiment pompeux parce qu’ils n’en ont jamais perçu l’utilité.

     

    Ils phonétisent approximativement, truquent les rimes, imitent mal mais ne savent qu’imiter ; à partir de matériaux épars trouvés sur la plage ils tentent maladroitement de reconstituer l’objet originel qui était une splendeur avant qu’il ne fût brisé par leur faute

     

    Ils sont des Redrick Shouhart, le personnage imaginé par Arcadi et Boris Strougatski dans Stalker, pique-nique au bord du chemin. Comme lui ils glanent des mots, des expressions, des tournures, des figures de style laissés là sans leur mode d’emploi, ils ramassent des creuses, des gelées de sorcière, des éclaboussures noires, du duvet brûlant, des choux du diable et autres calvities de moustique.* Ignorant de quoi il s’agit et à quoi cela peut bien servir ils inventent leurs propres mots pour apprivoiser les objets inconnus, des mots qu’ils croient explicites et futés. Mais ceux qui les ont laissés là, au bord du chemin, le temps d’un pique-nique, sont repartis en les oubliant comme des vétilles, sans rien dire, et ce qu’ils prennent pour du nanan ne sont que des miettes d’un festin dont personne ne peut oser imaginer la splendeur.

     

    Ils réinventent, mais mal. Ils se croient investis de la mission sacrée de devoir réinventer, alors ils détruisent pour rebâtir, et ce qu’ils rebâtissent est bâtard, mal fichu, boiteux car leur imagination est débile et leurs outils sont fragiles. Les phrases claudicantes, sans articulations, avec une quasi absence de pronoms, d’adverbes et de conjonctions qui sont le liant habituel et onctueux des mots que l’on pourlèche, leurs phrases n’ayant pas grand-chose à signifier, ils doivent les crier pour leur donner un semblant d’existence, à l’opposé de la vérité qui se murmure, et tous ces cris qui se mélangent sont comme une dissonance de basse-cour.

     

    La seule barque qu’ils ne tentèrent jamais de faire sombrer s’appelle La Gloïre, qui a même été remplacée par une autre beaucoup plus grande, le travail à bord étant devenu trop intense. Plusieurs personnes sans nom s’y activent dorénavant à repêcher avec leurs dents des mots qui dérivent, rouillés, faussés, malmenés, abîmés par le mauvais emploi qui en fut fait.

     

     

     

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    * Pour compléter l’exhaustivité de la liste il convient d’ajouter : les zinzines ; les morts-lampes ; les épingles ; les batteries ; les bracelets ; les éponges ; les argiles gazeuses ; les boules d’or ; les oeils d’écrevisse ; les serviettes à sonnettes ; les toupies blanches ; les hochets de chienne ; les machines à vœux ; les vagabonds Dick ; les gais fantômes ; les sirops de menthe ; les hachoirs ; les aimants qui bougent.

  • Le rogaton d'une fatalité

     

    Il ne pouvait s’empêcher de tomber amoureux des femmes fatales, parce que c’était un homme et que l’éclair de l’amour ne pouvait illuminer que les êtres en besoin de protection qui exhibent leur fragilité.

     

             

    Circé coupe.PNG

    Il estimait en effet que ces femmes fatales étaient les plus fragiles des femmes ; exilées dans un monde d’homme elles réagissaient dans leurs actes par dépit, par vengeance ou par simple besoin d’exister. C’est une femme qui perd les hommes, se disait-il, mais pas n’importe lesquels, elle n’empoisonne que les détracteurs, les tièdes ou les indifférents et à qui s’intéresse à elle, elle donne aisément et largement ses bienfaits, son affection et elle partage avec lui, sans qu’il lui soit rien demandé en retour, ses pouvoirs magiques.

     

              L’irrépressible envie de s’attacher à leurs pas fondait sur lui, non pas pour les toucher, car les toucher aurait été les briser, mais par besoin de les voir vivre, évoluer, agir, par souci d’être sans cesse à leurs côtés pour ne pas perdre une miette de leur vie.

     

              Pour lui, apprendre l’existence d’une femme fatale ayant depuis longtemps disparu dans le passé le portait à une nostalgie magnifiée par le regret de n’être pas déjà né alors qu’elle fût vivante, et il se consolait en se persuadant qu’un autre lui-même l’avait connue à l’époque et que sa mémoire avait disparu sans faire disparaître les faits. Mais ce n’était quand même pas lui, pas exactement, et sa consolation avait un petit goût amer.

     

             

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    Il était Ulysse s’attachant aux pas de Circé et aurait voulu être John William Waterhouse pour la représenter « invidiosa », sublime créature aux jambes interminables comme pour évoquer la forme du serpent que prenait Lamia, autre Antique, alors qu’elle s’approchait silencieusement, insidieusement de sa proie, l’homme naïf, et s’enroulait doucement pour mieux l’étouffer sans qu’il s’en aperçoive.

     

              Elles semblaient se moquer de lui quand il leur affirmait que plus rien ne comptait quand il les contemplait en paraissant toujours être ailleurs, mais elles étaient pourtant sincères car c’était leur nature de sembler fuyantes comme c’était la nature des Erinyes de paraître mégères ou harpies. Elles ne comprenaient pas quand on leur parlait de meurtres qu’elles auraient perpétrés ou d’anciens amants qui se seraient détruits, soit qu’elles eussent oublié, soit que les assassinats qu’on leur imputait et dont on les accablait fussent le fait de ceux qui les vénéraient au point d’en perdre la raison.

     

             

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    Car elles étaient fragiles, belles à ne pouvoir le décrire, répandant sur leur passage les effluves parfumés de saintes, le plus souvent silencieuses, l’air grave et toujours jeunes dans le cœur de celui qui une fois, une seule fois, les avaient vues en face. Leur jouvence était dans le regard des autres, dans son regard à lui qui avait compris que ceux qui voulaient les détruire détruisaient en même temps le monde dans lequel ils vivaient.

     

              Qu’on les laissât seules dans une île d’Aéa et rien de fâcheux n’adviendrait jamais à quiconque. Les exactions grandioses qu’on leur attribuait leur furent toujours soufflées par des hommes envieux ou des femmes cupides et jalouses ayant profité de leur naïveté généreuse et naturelle : Salomé guidée par Hérodias, sa mère, ou Dalila que les Philistins embrigadèrent ont trahi le serment muet que les femmes fatales prononcent obligatoirement, celui de ne pas se mêler des affaires des hommes.

             

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    Il regarda à travers un miroir la Dame de Shalot tisser interminablement, et elle, le sachant là, ne voulut plus lever les yeux.