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Un rogaton de mauvaise écriture

 

LES FAISEURS DE LIVRES COMME ON FAIT DU SAUCISSON

 

 

 

 

 

 

 

 

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Ce sont des naufrageurs de la langue, des pilleurs d’épaves dont les débris resplendissent encore alors qu’ils sont fouillés par leurs doigts sales, miettes coruscantes exprimant une ultime étincelle de vie qui vibre et frétille alors que leurs mains boueuses les étouffent en tentant de les examiner comme si tout leur mystère pouvait se dévoiler miraculeusement à leurs yeux profanes. Par jalousie, par un besoin impérieux les ayant rendus fous, ils attirent la langue en allumant sur leur côte sauvage et déchiquetée quelques textes luisant d’un éclat mouillé et gras, maladroitement ornés de phrases alambiquées ciselées avec un burin émoussé par de lourds mots qu’ils croient être d’esprit. Pour un jeu de mots pesant ils inventent, ces barbares, des barbarismes. La néologie est la seule façon qu’ils trouvent pour s’exprimer, eux qui ignorent quelle précision micrométrique a présidé à la création d’un syntagme. Ils rejettent les mots dans l’ombre de leur ignorance et les méprisent sans les connaître, et quand ils se croient diserts ils sont simplement prolixes. Ils méconnaissent dans le texte qu’ils saccagent en le plagiant l’acribologie rigoureuse qui l’a créé, imaginent que l’auteur a choisi tel mot par hasard et ils le remplacent volontiers par un autre qui leur convient mieux parce qu’ils le connaissent mieux mais qui en fait signifie moins. Le dictionnaire des synonymes est une bible pour eux car ils ne savent pas que les synonymes n’existent pas.

 

Ils éventrent les coffres échoués, ternissent de leurs doigts sales l’or des phrases qu’ils en extraient, se disputent les étoffes damassées et chatoyantes et s’entredéchirent les lambeaux dont ils vêtent de façon grotesque une nudité qu’ils peinent à dissimuler. C’est une scène d’horreur telle qu’aurait pu la décrire un Barbey d’Aurevilly halluciné quand ils arpentent ensuite la plage ainsi grimés et qu’en traînant les pieds ils inscrivent sur le sable une écriture animale. Ils ont noyé les créateurs des merveilles qu’ils découvrent comme un dû pour pouvoir se les approprier, ivres de l’instant présent, méprisants de l’avenir et de la postérité, oubliant qu’aucun d’entre eux ne saurait recréer ce qu’ils sont en train d’anéantir. Ils se gaussent par dépit d’un habit dont ils se vêtent, ils maltraitent sciemment un imparfait du subjonctif qu’ils estiment pompeux parce qu’ils n’en ont jamais perçu l’utilité.

 

Ils phonétisent approximativement, truquent les rimes, imitent mal mais ne savent qu’imiter ; à partir de matériaux épars trouvés sur la plage ils tentent maladroitement de reconstituer l’objet originel qui était une splendeur avant qu’il ne fût brisé par leur faute

 

Ils sont des Redrick Shouhart, le personnage imaginé par Arcadi et Boris Strougatski dans Stalker, pique-nique au bord du chemin. Comme lui ils glanent des mots, des expressions, des tournures, des figures de style laissés là sans leur mode d’emploi, ils ramassent des creuses, des gelées de sorcière, des éclaboussures noires, du duvet brûlant, des choux du diable et autres calvities de moustique.* Ignorant de quoi il s’agit et à quoi cela peut bien servir ils inventent leurs propres mots pour apprivoiser les objets inconnus, des mots qu’ils croient explicites et futés. Mais ceux qui les ont laissés là, au bord du chemin, le temps d’un pique-nique, sont repartis en les oubliant comme des vétilles, sans rien dire, et ce qu’ils prennent pour du nanan ne sont que des miettes d’un festin dont personne ne peut oser imaginer la splendeur.

 

Ils réinventent, mais mal. Ils se croient investis de la mission sacrée de devoir réinventer, alors ils détruisent pour rebâtir, et ce qu’ils rebâtissent est bâtard, mal fichu, boiteux car leur imagination est débile et leurs outils sont fragiles. Les phrases claudicantes, sans articulations, avec une quasi absence de pronoms, d’adverbes et de conjonctions qui sont le liant habituel et onctueux des mots que l’on pourlèche, leurs phrases n’ayant pas grand-chose à signifier, ils doivent les crier pour leur donner un semblant d’existence, à l’opposé de la vérité qui se murmure, et tous ces cris qui se mélangent sont comme une dissonance de basse-cour.

 

La seule barque qu’ils ne tentèrent jamais de faire sombrer s’appelle La Gloïre, qui a même été remplacée par une autre beaucoup plus grande, le travail à bord étant devenu trop intense. Plusieurs personnes sans nom s’y activent dorénavant à repêcher avec leurs dents des mots qui dérivent, rouillés, faussés, malmenés, abîmés par le mauvais emploi qui en fut fait.

 

 

 

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* Pour compléter l’exhaustivité de la liste il convient d’ajouter : les zinzines ; les morts-lampes ; les épingles ; les batteries ; les bracelets ; les éponges ; les argiles gazeuses ; les boules d’or ; les oeils d’écrevisse ; les serviettes à sonnettes ; les toupies blanches ; les hochets de chienne ; les machines à vœux ; les vagabonds Dick ; les gais fantômes ; les sirops de menthe ; les hachoirs ; les aimants qui bougent.

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