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Le rogaton d'une fatalité

 

Il ne pouvait s’empêcher de tomber amoureux des femmes fatales, parce que c’était un homme et que l’éclair de l’amour ne pouvait illuminer que les êtres en besoin de protection qui exhibent leur fragilité.

 

         

Circé coupe.PNG

Il estimait en effet que ces femmes fatales étaient les plus fragiles des femmes ; exilées dans un monde d’homme elles réagissaient dans leurs actes par dépit, par vengeance ou par simple besoin d’exister. C’est une femme qui perd les hommes, se disait-il, mais pas n’importe lesquels, elle n’empoisonne que les détracteurs, les tièdes ou les indifférents et à qui s’intéresse à elle, elle donne aisément et largement ses bienfaits, son affection et elle partage avec lui, sans qu’il lui soit rien demandé en retour, ses pouvoirs magiques.

 

          L’irrépressible envie de s’attacher à leurs pas fondait sur lui, non pas pour les toucher, car les toucher aurait été les briser, mais par besoin de les voir vivre, évoluer, agir, par souci d’être sans cesse à leurs côtés pour ne pas perdre une miette de leur vie.

 

          Pour lui, apprendre l’existence d’une femme fatale ayant depuis longtemps disparu dans le passé le portait à une nostalgie magnifiée par le regret de n’être pas déjà né alors qu’elle fût vivante, et il se consolait en se persuadant qu’un autre lui-même l’avait connue à l’époque et que sa mémoire avait disparu sans faire disparaître les faits. Mais ce n’était quand même pas lui, pas exactement, et sa consolation avait un petit goût amer.

 

         

Circé invidiosa.PNG

Il était Ulysse s’attachant aux pas de Circé et aurait voulu être John William Waterhouse pour la représenter « invidiosa », sublime créature aux jambes interminables comme pour évoquer la forme du serpent que prenait Lamia, autre Antique, alors qu’elle s’approchait silencieusement, insidieusement de sa proie, l’homme naïf, et s’enroulait doucement pour mieux l’étouffer sans qu’il s’en aperçoive.

 

          Elles semblaient se moquer de lui quand il leur affirmait que plus rien ne comptait quand il les contemplait en paraissant toujours être ailleurs, mais elles étaient pourtant sincères car c’était leur nature de sembler fuyantes comme c’était la nature des Erinyes de paraître mégères ou harpies. Elles ne comprenaient pas quand on leur parlait de meurtres qu’elles auraient perpétrés ou d’anciens amants qui se seraient détruits, soit qu’elles eussent oublié, soit que les assassinats qu’on leur imputait et dont on les accablait fussent le fait de ceux qui les vénéraient au point d’en perdre la raison.

 

         

Lamia.PNG

Car elles étaient fragiles, belles à ne pouvoir le décrire, répandant sur leur passage les effluves parfumés de saintes, le plus souvent silencieuses, l’air grave et toujours jeunes dans le cœur de celui qui une fois, une seule fois, les avaient vues en face. Leur jouvence était dans le regard des autres, dans son regard à lui qui avait compris que ceux qui voulaient les détruire détruisaient en même temps le monde dans lequel ils vivaient.

 

          Qu’on les laissât seules dans une île d’Aéa et rien de fâcheux n’adviendrait jamais à quiconque. Les exactions grandioses qu’on leur attribuait leur furent toujours soufflées par des hommes envieux ou des femmes cupides et jalouses ayant profité de leur naïveté généreuse et naturelle : Salomé guidée par Hérodias, sa mère, ou Dalila que les Philistins embrigadèrent ont trahi le serment muet que les femmes fatales prononcent obligatoirement, celui de ne pas se mêler des affaires des hommes.

         

Lady of Shalot.PNG

Il regarda à travers un miroir la Dame de Shalot tisser interminablement, et elle, le sachant là, ne voulut plus lever les yeux.

Commentaires

  • Je connais cet illustrateur : Garth-Jones, Rops ? Fatalement ni l'un ni l'autre...

    Pierre

  • Fatalement. :-)
    Le nom du peintre préraphaelite qui illustre ces quelques lignes est cité dans l'article.

  • John William Waterhouse, suis-je bête ;-)) Pierre

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