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  • Un rogaton d'indicible peine

     

     

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    Les goéties de Babi Yar

     

     

     

    Chez la grand-mère il y avait un fossé,

     

    Un grand fossé, comme une carrière,

     

    Où les enfants parfois allaient jouer,

     

    Quand c’était la paix, à la guerre.

     

     

     

    Et puis ils sont venus, bruit et fureur,

     

    Ils ont dit aux parents d’emporter un bagage

     

    Et les parents ont dit aux enfants d’être sages,

     
    Qu’ils s’en allaient sans doute très loin, en voyage.

     

     

     

    C’était la guerre, ils n’y comprenaient rien,

     

    Mais ils ne pleuraient pas et suivaient vers la pente

     

    Leur père silencieux, leur mère rassurante.

     

    Aucun ne se doutait de l’exécrable attente.

     

     

     

    Et soudain, alors qu’ensemble ils arrivaient

     

    Sur le bord du fossé, celui de la grand-mère,

     

    Tous ensemble ils comprirent que cette carrière

     

    Serait le dernier lieu de leur séjour sur terre.

     

     

     

    Alors, plus de souffrance, plus d’interrogations,

     

    La douleur trop immense ne peut plus s’exprimer.

     

    Des mains ils ont caché les yeux de leurs enfants

     

    Avant que leurs paupières pour toujours ne se ferment.

     

     

     

    Et des bords du fossé monta comme une fumée :

     

    La stupéfaction de milliers d’âmes assemblées.

     

    Comprenant au même instant ce qu’était leur destinée,

     

    Leurs cris silencieux firent comme une nuée.

     

     

     

    Les vers sont bancals, à quoi bon raconter

     

    Quand la terre refuse à ses enfants de vivre,

     

    De vivre simplement ? D’ailleurs certains ont nié

     

    Et nient encore, tels des négationnistes ivres.

     

     

     

     

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  • Un rogaton sur la mort d'un mot

     

     

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    C’est l’histoire d’un mot qui avait décidé de poser ses valises, d’un mot dévalisé.

     

    Las de voyager sur les spirales infinies des sens multiformes, imaginaires ou imaginés, encombré de tous les bagages des autres qui s’agglutinaient à lui dans des wagons de contresens, il était maintenant là nu comme un ver, frais comme un vers sans imagination.

     

    Il était là, nu et seul et rien ne pourrait plus jamais se raccorder à lui sans qu’il se détruisît, car telle était sa volonté.

     

    Il était auréolé de sa toute-puissance discrète et tenace : il désignait une chose, unique et vraie, une seule chose.

     

    Mais cette chose était le vide, car tous les autres mots étant repartis sans lui, il ne restait plus rien à désigner. Il pouvait encore les voir au loin, confiants, gais et frétillants, en un mot slictueux, sous la caresse des lanières cinglantes et stimulantes des fouets des langues qui les menaient.

    Et sans plus de sens pour se nourrir, il mourut.

  • Un rogaton d'écriture tribale

     

     

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    On cherche parfois des lettres de noblesse à attribuer aux graffiteurs modernes dans une origine préhistorique ou historique ; N’arrive-t-il pas que l’on parle sans rire en les évoquant de Lascaux et de ses dessins ocrés ou des prisons du Roy sur les murs desquelles un graveur séquestré délivrait pour passer le temps des messages dont il pensait que nul ne les lirait jamais ?

     

    Non ! Le graffiti tel qu’on l’entend de nos jours, tel qu’il vient heurter nos regards chagrinés, est né de la fange des cités et de ses banlieues, s’aventurant parfois dans les campagnes à pas feutrés dans quelque coin isolé ou difficile d’accès, car il faut que la facilité d’écriture quand personne ne risque d’observer soit compensée par la difficulté du support. Dans ces campagnes il semble hurler un désespoir ponctuel et fragile : « US Go home ! », « Lulu j’t’adore ! », qu’importe pourvu qu’il n’existe aucun sens profond ni rien de permanent. Il faut agir vite, c’est l’essentiel, alors c’est le plus souvent un simple tag, c’est-à-dire le paraphe, le chiffre de celui qui l’a tracé comme pour réserver l’espace dans l’attente d’un dessin qui l’accompagnerait plus tard, mais qui ne vient jamais.

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    Les graffitis modernes n’ont pas la valeur historique de ceux des murs de Pompéi, sur lesquels, quand il était retrouvé un dessin obscène, on pouvait en conclure qu’il s’agissait de ceux d’un lupanar, ou alors pour trop hâtivement et faussement conclure que la société qui les fit naître était folle ou débile.
    Cette technique a très vite développé, comme dans l’urgence, un vocabulaire spécifique, pour sérier, répertorier le grand n’importe quoi dont elle se compose, urgence d’exister, urgence de faire persister l’éphémère, bien que maintenant plus personne ne tente d’effacer les graffitis. A quoi bon ? Ils refleuriraient tout aussitôt. Le graffiti n’est en effet pas une forme d’art, c’est une révolte qui se nourrit à sa propre interdiction, qui grandit de ses entraves.

     

    Ce vocabulaire est essentiellement de langue anglaise, ce que son origine anglo-saxonne ne suffit pas à expliquer et encore moins à excuser, et d’emblée il s’isole du reste des productions. On parle ici de throw-up, de block-letters, de wild style, de bubble, de whole train, de top to bottom, d’end to end, que sais-je encore ; il n’y a que lorsque ces tracés lorgnent vers la production artistique plus classique, et donc susceptible d’être ignorée par les puristes de la mouvance, que quelques mots français apparaissent : pièce, fresque, ignorant.

     

    « On a bombé le musée du tag ! » s’exclamait il y a quelques années à travers le dessin de Kafka – Francis Kuntz – la caricature de Jack Lang venu inaugurer un espace dédié à cette représentation et horrifié de découvrir que des graffitis avaient recouvert d’autres graffitis (avec l’éventuelle impossibilité de découvrir jamais lesquels recouvraient les autres). Le graffiti en dehors d’un support illégal n’est plus un graffiti, en lui dédiant un espace on le neutralise, il s’apprivoise, n’existe plus.

     

    Le graffiteur a besoin d’être subreptice, il commence par sortir vivement de sa poche un crayon qui s’y cache pour griffonner quelques traits, dessin ou phrase concise, sur les murs d’un endroit public et fréquenté, puis, désirant appuyer son trait ou sa pensée et ayant besoin pour cela de disposer d’un peu plus de temps, il opte pour des endroits qui, pour rester publics, n’en sont pas moins beaucoup moins fréquentés à l’heure où il choisit d’œuvrer. Il ne se cache pas mais ne veut pas être pris, c’est un compulsif, un cleptomane de la pensée. Il ne veut pas être connu, simplement reconnu, et Basquiat est un traître.

     

    Qu’il détruise une harmonie ou souille un crépi immaculé, voilà qui ne l’embarrasse guère, et c’est là où tout achoppe, dans ce mépris affiché du travail des autres, de ceux qui ont dessiné, bâti solidement et joliment peint d’un ton choisi spécialement pour flatter l’œil du passant, dans ce mépris pour ce qu’il ne considère que comme une cimaise lui appartenant en propre, comme un esclave appartenait au maître, usus, fructus et abusus compris.

     

    Ils ne nous laissent pas le choix de passer outre, ces gribouillages plus ou moins habiles, et quand on feint de les ignorer en passant devant, c’est pour qu’ils nous frappent mieux le coin de l’œil.

     

    Le graffiti n’existe pas : illégal dans sa puissance, il meurt tout seul en s’épuisant, en se dégonflant, lorsqu’il lui est permis de vivre.

     

    Argument ultime : on ne fait rien de mal ! Physiquement c’est exact, cela ne fait pas s’écrouler les murs, mais moralement le mal est intense. En dégoûtant les artisans de créer un travail parfait ils participent à une pernicieuse morosité.

     

    Certains parmi eux, sans doute ceux qui savent un peu dessiner et crèvent de le faire savoir, ont inventé le cellograff ou graffiti sur cellophane qui peut se placer n’importe où une fois qu’il a été tranquillement fabriqué, en ne se rendant pas compte qu’ils réinventaient le dessin classique. Il s’en manque de peu qu’ils n’installent ce bout de cellophane sur un cadre en bois, tendu entre huit clefs.
     Le mur du voisin qu’on exècre rempli d’insultes ou de dessins très laids n’arrivera même pas à nous satisfaire.

     

     

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    Le seul côté positif du graffiti est son aspect séditieux non-violent ; Si une municipalité décide d’octroyer un espace blanc sur un mur pour que chacun puisse s’y exprimer, il y a fort à parier que l’alentour entier sera recouvert d’inscriptions en laissant cet espace immaculé, et ça c’est amusant.

     

    Les graffitis sont une lèpre agressive et étouffante, et les murs de nos cités sont comme devenus les couloirs de barathres qui tourneraient en rond dans un enfer dans lequel nous précipitent des hommes sans morale.

     

     

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    Alors que les graffitis tendaient vers les œuvres basses et sombres en se simplifiant en tags dont le but est de disperser sur le chemin de celui qui les émet des jetées cabalistiques que suivraient à la trace ceux qui le pourraient et qui seraient intéressés à ce jeu de piste, d’autres techniciens urbains essayaient de faire voler plus haut ce médium, ils inventaient le street art qui prête souvent à sourire, mais jamais à réfléchir comme voudraient qu’on le croit ceux qui s’en inspirent. Le street art divertit, mais c’est tout, il révèle l’imagination de ceux qui s’y adonnent, mais il salit également (bien que joliment) l’œuvre de ceux qui pour en être apparemment privés (d’imagination) n’en ont pas moins construit le support d’où a jailli l’idée qu’on voudrait nous faire croire créée ex nihilo. Or rien n’est plus faux, sans ce support primitif aucune idée n’aurait germé dans l’esprit de celui qui l’a détourné. Les adeptes du street art méprisent l’artisan autant que le font les tagueurs. Le street art puise son essence dans le détournement, dans l’opposition qui doit être la plus frappante possible : rendre gai ce qui est grave, comique ce qui est sinistre, léger ce qui semble profond, mais toujours dans le but de divertir, principalement celui qui s’y adonne, comme un adolescent en train de découvrir le monde qui l’entoure et se sent obligé de se caparaçonner  contre ce qu’il prend pour une agression : la vie.

    Détruire plutôt que s’adapter, telle pourrait être la devise de ces maladroits niant leur impéritie.