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  • Un rogaton de Schubert

     

    Mélodie hongroise

     

     

     

     

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    Tel un aveugle se chauffant au soleil, je sens que cette musique m’éclaire, mais je ne sais comment l’expliquer. Des sons qu’on appelle notes, du silence qui soupire et se pause, le rythme de la sève fluant et refluant dans le sang des tympans et qui se mesure.

     

    J’apprécie mais je n’y vois rien, goûtant l’extase de savoir que ma rétine sonore ne saurait être brûlée à trop écouter en face ce soleil enchanteur.
    Et les musiciens empêtrés dans leurs instruments bizarres, contournés, lustrés et clinquants ne font qu’ânonner les portées sur lesquelles sont tracés en Braille musical les signes qu’eux seuls doivent lire à la lettre, sans se permettre le moindre écart de quintolet ; Ils sont eux-mêmes aveugles mais font si bien semblant de ne pas l’être qu’on ne se doute de rien. Ils tentent de dessiner pour nous, humbles voyeurs analphabètes, le soleil que le compositeur avait dans la tête et qu’il s’est mis en peine de traduire dans une langue universelle capable de faire refleurir le printemps même dans l’hiver de pensées dévastées. C’est subitement comme un miracle : on voit !

     

    Le compositeur a su, tel un dieu clément, redonner la vue à une armée d’aveugles qui se cognaient les uns contre les autres dès qu’ils cherchaient à se mouvoir. Car il ne s’agit plus ici simplement d’oreille, on parle du point d’entrée de l’émotion sublime qui en transcendant tous les sens à la fois rend inutile leur action individuelle.

    Et l’aveugle se réchauffera au même soleil qui fait voir les choses, à la même lumière qui, en les discernant, les couvre de grisaille.

  • Un rogaton d'agence de voyage

     

     

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    Cela avait commencé en Islande, en avril 2010, et pour une fois on ne parlait pas de Björk.

     

    Un tréma était quand même en cause puisque là il s’agissait de l’Eyjafjöll, un des nombreux volcans de l’île, qui s’était réveillé d’un rêve agité en exprimant sa mauvaise humeur par une expuition qui allait en embêter plus d’un.

     

    Il l’avait préparé depuis longtemps son voyage qui commençait par un trajet le menant en avion jusqu’à Dar es Salam et qui aurait dû se poursuivre par les merveilles accessibles depuis ce lieu, mais voilà que quelques cendres en suspension dans l’air avaient bloqué tous les avions sur les tarmacs.

     

    Et ça l’avait d’abord fait bigrement râler.

     

    Et puis, les jours qui avaient suivi l’avaient renseigné, au fur et à mesure que les témoignages avaient afflué, sur le désespoir moderne qu’avaient enduré ses nombreux compatriotes enfermés des jours et des nuits entiers dans des salles d’aéroports exotiques prévues pour qu’on y transite mais pas pour y séjourner. Et il s’était assagi, il s’était rassuré, rasséréné à la pensée qu’au lieu d’avoir à simplement rentrer chez lui il aurait pu tout aussi bien exécrer une Tanzanie qui l’aurait retenu prisonnier, et ce voyage qu’il avait tant préparé il l’avait un peu fait dans sa tête. Quinze jours plus tard il se disait que son voyage avait été presque aussi réel que s’il s’était physiquement déplacé là-bas ; De plus il n’en avait gardé que de bons souvenirs puisque, en fermant les yeux, il n’éprouvait plus que ses espérances, espérances qui auraient peut-être été déçues si elles avaient dû se confronter à la réalité. Il avait pris une assurance, son billet lui avait été remboursé.

     

    Peu de temps après, un voyage en Provence le mena à la gare pour prendre le train, et c’est au moment même où il mit le pied sur les marches du wagon qu’il eut une illumination. Et si je n’y allais pas ? Et si je laissais mon esprit se rendre seul là-bas ? Après tout je la connais déjà cette Provence et je sais de quoi seront remplies les heures que j’y passerai, j’en ai déjà éprouvé toutes les visions, tous les sons et toutes les odeurs. Et puis n’était-il pas vrai que ce que la majeure partie de ce qu’il admirait le plus dans un paysage de montagnes était soit difficile d’accès, soit carrément inaccessible et qu’en visitant les Alpes ou les Pyrénées on reste presque toujours dans les vallées ?

     

    Alors lui vinrent des idées de voyages interrompus, de visions partielles, de préparatifs inutiles, lui vint le goût de savoir tirer partie du meilleur, c’est-à-dire de tout le temps et de toute l’énergie que met un voyage à se peaufiner.

     

    Il allait aimer se renseigner à fond sur Chartres et le mont Saint-Michel pour appréhender les deux en un seul trajet, juste le temps de voir pointer le sommet de leur clocher au moment où il perce l’horizon, s’avancer encore un peu pour être bien sûr qu’on ne s’est pas trompé de monument et puis passer son chemin.

     

    Voyageur d’atlas, il l’était depuis longtemps. Il savait aussi bien que Huysmans dans « En Rade » - encore qu’avec des mots et des images bien plus faibles – se promener sur la lune en consultant une carte de cet astre, mais il souhaitait aller plus loin encore, c’était devenu un besoin, il voulait pouvoir vivre sans avoir à imaginer. Un prospectus d’hôtel encore à construire devrait lui suffire pour se promener sur les plages immaculées et chaudes l’environnant, une bougie rangée dans un tiroir et une boîte d’allumettes sur la table illumineraient les sombres souterrains de Dédale et feraient fuir le Minotaure.

     

    Le voyageur immobile a besoin de connaître l’illusion du mouvement, c’est un truqueur. Lui ne voulait pas tromper quiconque, ni surtout lui-même. Il s’assit dans un fauteuil et fit là ses plus merveilleuses promenades, ses pérégrinations les plus réelles. Il en vint à regretter ces lieux reclus à l’extrême, ces « in pace » dans lesquels les juges de l’Inquisition reléguaient des années durant les plus indisciplinés des hérétiques, ceux dont l’obduration était la plus tenace. Pour eux, exclure un être du monde par une absence totale de stimuli, fût-ce le plus infime tic-tac régulier, devait représenter la pire des tortures. Pas même un jour de souffrance en haut des murailles de leur prison qui aurait permis d’évaluer la longueur du temps qui passe, ce qui donnait à ce temps une dimension d’éternité. Pour lui, cette éternité indéfinie aurait parue suave.

    Il sut alors qu’il était parvenu au plaisir ultime du voyage : ne pas bouger, ne pas penser, et il espéra le tombeau : aucune sollicitation, aucune sensation et l’infini à parcourir.

  • Un rogaton d'eau magique

     

     

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    Il est un air pour qui je donnerais tout Rossini, tout Mozart et tout Weber ;

     

    Il est un air pour qui je donnerais tout Nerval ;

     

    Il est un air…

     

     

     

    Ce n’est pas l’air qui importe mais la façon de l’entendre.

     

     

     

    Quand Nerval fait remonter ses rêves à la surface ce n’est pas l’air en lui-même qui importe mais sa faculté à exalter de profondes réminiscences, son action qui, telle la fine vrille d’une plante volubile, se tortille, hésite, s’insinue pour finalement venir effleurer la fragile racine d’une fibre nerveuse sensorielle qu’on avait tenue cachée derrière d’épaisses ramifications ligneuses. N’importe quel air ferait l’affaire pourvu qu’il fût suffisamment subtil pour ne pas être arrêté dès les premiers obstacles. Peut-être même n’est-ce pas le même air à chaque fois que ces souvenirs s’évoquent.

     

    Il faut que cet air soit anodin et qu’on ne puisse le chanter à volonté, car toute la magie réside dans cette immatérialité.

     

    Et c’est comme l’histoire de l’eau de la fontaine de Massabielle.

     

    La « Belle Dame » demanda à Bernadette Soubirous d’aller gratter avec ses ongles la terre au fond de la grotte qui s’ouvre dans les rochers de Massabielle, au fond à droite, dans un endroit où rien n’indiquait qu’il pût en jaillir une source ni qu’en un autre temps de l’eau coulait à cet endroit. Peut-être cette zone était-elle un peu plus humide, rien n’est sûr, en tout cas rien n’avait jamais été noté en ce sens. Sous l’action de son travail apparemment stérile la terre s’est peu à peu ramollie et dans ses mains une boue de plus en plus liquide est apparue, qui, en quelques jours, s’est transformée en un petit ruisseau clairet qui n’a depuis jamais tari.

     

    Les premières guérisons ont ensuite eu lieu, très vite. Le peuple rêveur a immédiatement décelé le miracle, mais pour qu’un tel miracle fût officialisé il fallut qu’il passât par le crible des incertitudes et la mauvaise foi des détracteurs. Car un miracle ça ne se trouve pas plus sous la terre d’une grotte obscure que sous le sabot d’un cheval, et il faut d’abord qu’il fasse ses preuves, c’est-à-dire que la guérison soit immédiate, qu’elle concerne des affections depuis longtemps traitées en vain par la médecine, que ses résultats soient visibles par tous et que ses effets perdurent dans le temps.

     

    Mais surtout, et c’est là où le miracle rejoint Nerval, il fallait que cette eau ne contînt aucune matière, aucune poussière, aucune molécule qui eût été susceptible d’expliquer un semblant de début d’activité sur un organisme malade, ce qui fut confirmé à la deuxième analyse par un célèbre chimiste de Toulouse. Il ne fallait surtout pas que cette eau fût thermale. La région alentour regorgeait d’eaux de ce type, et une telle découverte aurait de plus rendu l’accès au site subordonné à une autorisation préfectorale qui en aurait garanti l’efficacité aussi bien que l’innocuité. Non, il fallait qu’elle fût banale, de l’eau à boire quand on a soif, et que son efficacité ne provienne que de la foi de ceux qui en usaient et qui se trouvaient ainsi en état de grâce.

     

    L’eau de Lourdes, c’est l’air de Nerval. Chacun peut l’utiliser pour se désaltérer, se laver, se baigner, faire marcher une turbine ou simplement la regarder couler, mais elle peut être aussi une matrice sur laquelle déposer ses espérances.

     

    On serait sans doute bien déçu d’entendre l’air qui un jour inspira au poète un souvenir marquant au point de renier les grands auteurs, pour nous il ne signifierait rien, on n’entendrait peut-être que comme une barcarolle légère aussi vite oubliée, mais un miracle s’est opéré pour lui et il en a rendu la « Fantaisie » qui nous parle à tous et nous donne l’envie de posséder notre propre air qui nous donne cette inspiration divine, comme on aurait envie de découvrir une source de Massabielle qui nous agrée, marquée du sceau d’un ange qui nous ait compris.

    Malgré qu’on en ait, nous sommes tous en quête d’eau eau de Lourdes, sacrée ou profane et qui « pour nous seuls a des charmes secrets ». Ballotés par les évènements, les aléas, les incertitudes, les accidents et les blessures de la vie, nous baignons en fait tous dedans sans nous en rendre compte.