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  • Des rogatons de rétrospective

     Ça y est, je l'ai vue, la rétrospective Hopper au grand palais. Hier.

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    J'ai pris un vélib, depus le boulot, comme toute bonne Parisienne qui se respecte. Bon, ce que je ne dis pas, c'est que sur la Place des Invalides, je faisais pas la fière. Surtout quand il faut tourner à gauche, et que les phares des voitures de derrière vous intiment l'ordre de vous dépêcher si vous ne n'avez pas prévu de mourir toudsuite, toudsuite. Moi, dans ces cas là, je serre les miches, et je ferme les yeux. En général, ça passe.

    Il faisait un froid humide, désagréable, une nuit opaque. J'ai retrouvé une amie toute frigorifiée, après avoir cherché une borne pour déposer mon satané vélib qui pèse le poids d'un cheval mort, voire deindex.jpg deux. On est entrées très vite dans le beau bâtiment grâce à mes billets coupe-file pendant que certains faisaient la queue une plombe.

    C'était pas mal. Mais un peu décevant quand même. Ma copine s'est extasiée sur les rues un peu floues de Bellows et les quais de Seine de Marquet. index.jpgElle m'expliquait les lignes, les couleurs, les effets, dans les termes pointus qu'utilisent ceux qui maitrisent l'histoire de l'art, ce qui n'est pas mon cas comme vous allez pouvoir vous en rendre compte. Elle m'a par exemple dit que les ciels de jeunesse d'Hopper étaient vides, plats, sans relief. Mais elle a dit aussi qu'à la fin de sa vie, Hopper était vraiment devenu un peintre. Heureusement, parce que c'est 12 euros, le prix du billet. Elle a dit aussi qu'elle avait envie de manger du thon.


    Moi, j'ai trouvé qu'il y avait beaucoup de filles toutes nues (il parait que c'est parce que ça paie plus). Des bouts de scènes de théâtre. Des grandes rues américaines proprettes. Des vues d'intérieurs aseptisés. Des couleurs criardes, mais qui vont bien ensemble. J'ai trouvé aussi que les aquarelles et les gravures étaient sans grand intérêt. Pourtant, on se retournait pour voir les tableaux de loin, sous un autre angle, avec une main sous le menton, on regardait les infimes détails, de près. J'écoutais les commentaires de ceux qui courrent toutes les expositions parisiennes, et qui s'y connaissent encore moins que moi. J'aime bien regarder les gens regardant des tableaux. 

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    J'ai trouvé aussi qu'il y avait quelque chose de déprimant, dans les gros traits dépouillés de Hopper. Son Amérique n'est pas très jolie. Les personnages y sont petits, perdus dans des univers qui les dépassent, dans lesquels ils tentent de se recréer un peu d'humanité.

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    C'est sans doute ça, la modernité. La modernité et l'ennui. Les personnages tristes, qui ne se regardent pas, voire qui n'existent pas. Il n'est pas rare de voir chez Hopper de grands murs blancs, des routes vides, des appartements désertés.


     

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    Après, on s'est dit au revoir, avec ma copine. index.jpg

    J'ai pris le métro aérien. 

    C'était long et froid, le trajet. Chez moi, il n'y avait personne.

    J'ai ouvert une boite de thon.

  • Le rogaton d'urbi et orbi

     

     

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    Naguère, avant de mal tourner, avant qu’elle ne soit entendue comme une zone maraîchère alimentant la ville qu’elle cernait, bien avant qu’elle ne soit confondue avec la « zone », ancêtre des bidonvilles, construite sur les débris de sordides fortifications où les oiseaux chantaient leurs pleurs, sans que rien ne puisse faire deviner qu’on l’apparenterait plus tard avec des constructions démoniaques, minuscules villas ou titanesques barres d’habitation toutes deux génératrices de la même tristesse, naguère la banlieue était simple à comprendre : étymologiquement il s’agissait d’un territoire d’une lieue de rayon dans lequel le suzerain pouvait rameuter ses vassaux dès qu’il en ressentait le besoin, dès qu’il devait convoquer le ban, et parfois l’arrière-ban.

     

    Il n’y avait alors rien de péjoratif à utiliser ce terme, c’est sa signification moderne qui l’a permis en enrichissant son sens et en créant des dérivés linguistiques, profitant de la mode de la même façon que fut pendant un temps mis à toutes les sauces le « rama » du Diorama pendant la courte période où il fut célèbre, où tout Paris courait assister au prodige. De la même façon naïve que se disait alors salonrama, peinturerama, théâtrerama pour exalter ironiquement la puissance factice des substantifs ainsi suffixés il se dit de nos jours pavillon de banlieue, berger de banlieue, littérature de banlieue, pour la même raison : dénigrer.

     

    Mais où est-elle cette banlieue ? Qui l’habite ? C’est en fait comme un purgatoire situé dans quelques limbes car sa situation et son importance varient avec le temps, mais tous ceux qui l’habitèrent un jour ne peuvent plus jamais se séparer de la sensation d’absolu désespoir qui s’exhale de ses perpétuelles brumes pour s’insinuer dans chaque rouage de la pensée, de la réflexion et de la volonté. Même les jours de tiède printemps évoquent le temps où ce printemps finira, impossible de profiter de l’instant, et la nostalgie suinte du moindre éclat de rire d’un enfant très momentanément ignorant, ne sachant pas encore qu’en banlieue nul ne rit.
     Pour dire la même chose, d’un côté du faubourg des esprits éclairés cisèlent des madrigaux alors que de l’autre côté des philistins taillent des scurrilités à coups de serpe.

     

    Tous ceux qui l’ont connue, ceux qui venaient d’ailleurs comme ceux qui y vivaient, en parlent de la même façon, triste, désespérée, inhumaine. Zola en disait : Je ne connais rien de si laid ni de plus sinistre que cette première zone entourant Paris. Toute grande ville se fait ainsi une ceinture de ruines. A mesure que les pavés avancent, la campagne recule, et il y a, entre les rues qui finissent et l’herbe qui commence, une région ravagée, une nature massacrée dont les quartiers nouveaux n’ont pas encore caché les plaies. Ce sont des tas de décombres, des trous à fumier où des tombereaux vident des immondices, des clôtures à demi arrachées, des carrés de jardins maraîchers dont les légumes poussent dans les eaux d’égout, des constructions branlantes, faites de terre et de planches, qu’un coup de pioche enfoncerait. Paris semble ainsi jeter continuellement son écume à ses bords.
    On trouve là toute la saleté et tout le crime de la grande ville. L’ordure vient s’y mûrir au soleil. La misère y apporte sa vermine. Quelques beaux arbres restent debout, comme des dieux tranquilles et forts, oubliés dans cette ébauche monstrueuse de cité qui s’indique.

     

     Céline n’a rien ajouté à ce ressentiment en écrivant : En banlieue, c'est surtout par les tramways que la vie vous arrive le matin. Il en passait des pleins paquets avec des pleines bordées d’ahuris brinquebalant, dès le petit jour, par le boulevard Minotaure, qui descendaient vers le boulot. Les jeunes semblaient même comme contents de s’y rendre au boulot. Ils accéléraient le trafic, se cramponnaient aux marchepieds, ces mignons, en rigolant. Faut voir ça. Mais quand on connaît depuis vingt ans la cabine téléphonique du bistrot, par exemple, si sale qu’on la prend toujours pour des chiottes, l’envie vous passe de plaisanter avec les choses sérieuses et avec Rancy en particulier. On se rend alors compte où qu’on vous a mis. Les maisons vous possèdent, toutes pisseuses qu’elles sont, plates façades, leur cœur est au propriétaire. Lui on le voit jamais. Il n’oserait pas se montrer. Il envoie son gérant, la vache. On dit pourtant dans le quartier qu’il est bien aimable le proprio quand on le rencontre. Ça n’engage à rien. La lumière du ciel à Rancy, c’est la même qu’à Détroit, du jus de fumée qui trempe la plaine depuis Levallois. Un rebut de bâtisses tenues par des gadoues noires au sol. Les cheminées, des petites et des hautes, ça fait pareil au loin qu’au bord de la mer les gros piquets dans la vase. Là dedans, c’est nous. 

     

    Même René Fallet lorsqu’il raconte ses dix-sept ans pleins de promesses livre une description désastreuse de sa « Banlieue Sud-Est ».

     

     

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    Tous les endroits décrits ont évolué et la banlieue s’est déplacée, la lieue ne s’y mesure plus maintenant. La ville, en poliçant les lieux, a englobé la zone. Les bruits se sont uniformisés, rumeur assourdissante de moteurs à explosion et de chuintement de pneus qui couvrent les aboiements des chiens malheureux et les cris des enfants tristes.

     

    Car la banlieue c’est avant tout là où on vit mal, là où on se sent triste, là d’où on a envie de fuir, de manière centripète ou centrifuge selon ses aspirations. C’est Gabin et Signoret dans « Le Chat » qui s’accrochent à leurs lambeaux de souvenirs qu’ils s’entre-déchirent comme ils s’accrochent à leur maison qui part en morceaux dans le bruit et la fureur, et la poussière qui monte en volutes des gravats qui s’écroulent étouffe comme un linceul ; Les banlieusards sont des respire-petit.
    L’homme a fait la banlieue en transformant des endroits parfois charmants en zones maudites, invivables, puis elle s’est personnifiée, s’est animée, est devenue mouvante, subtile, dangereuse, et la banlieue fait maintenant l’homme en transformant les habitants sur lesquels elle se pose.

     

     

    Je l’ai connue cette banlieue sinistre et j’y retourne parfois non pour pleurer sur des souvenirs heureux que je n’ai pas eus et qui ailleurs auraient été possibles mais pour ressentir l’immense soulagement de me dire comme pour m’en convaincre vraiment : « Non, je n’habite plus là ! ». Car il faut sans cesse le répéter pour s’en persuader. La banlieue est une vorace qui ne recrache jamais entièrement ce qu’elle a une fois avalé.