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  • Un rogaton pour réhabiliter Pandore

     

     

    Pandore.PNG

    Il est facile d’imaginer Pandore écervelée s’exclamant « Oups ! Je crois que j’ai fait une petite bêtise ! » en refermant précipitamment la boîte d’où s’échappèrent les maux qui allèrent s’abattre sur l’humanité, juste à temps pour n’y laisser que l’espérance, soi disant plus lente à réagir. Car est-ce bien l’espérance qui gisait là, avec la misère, la famine, la maladie, la souffrance, le vice ? Ne s’agit-il pas plutôt de la prescience de ces maux, de la connaissance des malheurs à venir et de la prévoyance à les endurer ?

     

    Dans ce cas Pandore serait une bienfaitrice qui permettrait à l’humanité de vivre dans l’ignorance délibérée de ses souffrances obligatoires et de la date de la mort de chaque individu, l'homme vivant alors comme s’il devait être immortel. Les maux ainsi éparpillés, l’homme s’est attaché à les guérir, à les soulager, à les rendre le plus acceptables possibles, mais l’attente de ces maux, celle qui est restée dans la boîte, rien ne pourra la guérir puisqu’elle est ignorée, évitant ainsi de passer par le stade intermédiaire et redoutable (peut-être létal) d’en avoir conscience et de devoir lutter en vain contre le désespoir d’en chercher l’hypothétique parade.
    L’ouverture de cette boîte, si Zeus l’avait opérée au lieu d’en laisser le soin à Pandore, aurait été pleine et complète, ce n’aurait pas été un entrebâillement de curiosité, et le désespoir de connaître les souffrances avant même que de les vivre aurait anéanti dans l’instant une humanité luctueuse.
    Mais tout cela est-il bien crédible ? Zeus assis entre deux jarres sur le seuil de sa demeure, distribuant à son gré d’une main les bonheurs et déversant de l’autre les malheurs est une image qui perdure dans toutes les religions et toutes les croyances. L’oblat catholique en marche vers la sainteté passe obligatoirement par un stade où il s’interroge et se demande si le bonheur ne serait pas qu’un emprunt qu’il faille rembourser d’une manière ou d’une autre, sur terre ou dans le Ciel. De même, d’une façon plus triviale, le quidam se rassure : si l’été fut torride, alors l’hiver, forcément, sera rigoureux.
    Ainsi les condamnés à mort étaient-ils torturés pour adoucir d’autant leur enfer imminent, et, selon ce principe, les âmes prédisposées commencent leur chemin vers la béatitude quand elles ont dépassé ce qu’il apparaît être leur quota de souffrance ordinaire ; étant au-delà de l’aune négative du bien qu’elles ont reçu elles peuvent désormais prendre à leur charge les souffrances d’autrui. Chaque bonheur, chaque malheur, est comme une avance d’hoirie dont les comptes seront apurés plus tard. Bienheureuse Pandore, car si les comptes de ce pesant héritage devaient être connus d’avance les malheureux seraient heureux du bonheur en contrepartie à venir et les heureux seraient malheureux de leur bonheur déjà enfui car déjà vécu.
    Rien ne vaut plus que de ne rien savoir, et tout ce dont il faut être sûr c’est que rien n’est prouvé car rien n’a besoin de l’être. Les saints eux-mêmes n’ont pas fait exprès de l’être, ce sont les autres qui en ont parlé et en parlent, comme un modèle à suivre pour les croyants et comme édification pour le peuple en entier. L’humilité qui leur est propre ne leur a jamais fait rechercher la gloire futile et le plus saint des saints est celui qui ne s’est jamais fait connaître aux autres et que nul n’a jamais rencontré. Il est entré dans l’inconnu sublime, mais pourtant nulle part n’existe un monument au saint inconnu.

    Oui, bienheureuse Pandore qui a accepté pour les siècles des siècles de jouer ce rôle ingrat ! S’il connaissait d’avance le prix à payer pour ses débauches et ses égarements – qu’il croit pouvoir se procurer gratis – l’homme hésiterait longuement, pèserait le pour et le contre, pour ne finalement dépenser que ce qu’il se sentirait apte à rembourser (au moins verserait-il quelques arrhes), rejetant dans le néant l’utilité de ces personnes souhaitant racheter leurs dettes à leur place, ce qui permet à ces dernières de se mettre en route vers la sainteté. Sans la possibilité laissée par Pandore d’oublier le malheur universel dont une partie échoit à chacun, pas de béatitude possible.

  • Un rogaton d'histoire de Toto

     

     

    Ceci n'est pas une pipe.PNG

    Dans quelques bulles venant crever mollement à la surface crémeuse d’un marais glauque l’histoire est née, peu de temps avant l’homme qu’elle a créé à son tour pour se donner une raison d’exister.
    Elle a passé par les sombres forêts primitives d’où ont alors émergé un panthéon de monstres et de dieux protéiformes et un pandémonium où n’habitent en fait que les multiples formes du croquemitaine. Puis elle s’est ennoblie par des pensées construites ou s’est affadie par des répétitions oiseuses et après avoir fleuri la parole des hommes elle a illuminé l’écriture des livres.

     

    Dans son apprentissage l’enfant est d’abord capable d’ennui, et c’est ce qui le caractérise. Il ressent de terribles angoisses en subissant le lent et grave tic-tac d’une horloge qui assourdit le silence ouaté d’une pièce fraîche et assombrie quand dehors le soleil vibre.
    Il apprécie ce qu’on lui raconte par la modulation des intonations et par les images qu’il associe immédiatement.

     

    Devenu adulte l’ennui ne peut plus exister. Quand l’homme est isolé, sans distraction, il imagine, il se raconte. Parfois il remplace l’ennui puéril par le désespoir, le désespoir de la lucidité,  quand il se trouve aux marges de la terrible vérité. Mais le désespoir fait vivre en le distrayant, en lui faisant oublier qu’il n’existe pas, que seule son histoire vit.

     

    L’homme adulte seul sait profiter d’une histoire car il croit que c’est lui qui l’a bâtie alors que c’est elle qui se sert de lui.
    Une histoire c’est tout simple, c’est : des prémisses alléchantes et mystérieuses, un corps de récit explicatif, une conclusion qui confirme ou contredit.
    L’histoire est partout où existent les choses, une fenêtre est un livre, quand on regarde au travers c’est pour s’entendre raconter ce qu’on y voit, ou, les yeux dans le vague, imaginer. Un paysage est apprécié non pour sa beauté, notion indéfinissable et intangible, mais pour ce qu’il nous raconte et la mer chuchote à notre oreille.

    L’homme veut des histoires, des histoires à tout prix. Il en réclame jusque sur son lit de mort car il sent au plus profond de lui, il sait, que ce sont ces histoires qui le font exister, il sait qu’il n’est rien de plus qu’une marotte que le verbe anime.
    Ne nous taisons jamais ! Il suffirait d’un instant de silence absolu, d’une seconde sans aucune pensée pour que disparaisse irrémédiablement le monde.