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  • Le rogaton du choix ultime

     

    Jorge Luis Borges raconte l’histoire de ce roi d’Arabie qui, incapable de trouver l’issue du labyrinthe construit par le roi de Babylonie et dans lequel celui-ci l’égara, en fut fort vexé, lui fit la guerre, le vainquit et le força à tester son propre labyrinthe, où il mourut de faim et de soif : c’était le désert d’Arabie, sans murs, sans escaliers à gravir ni portes à forcer.

     

     

    Désert Maghidet.PNG

    L’histoire est belle et le symbolisme qui accompagne la notion de liberté liée aux choix semble imparable. Quand le labyrinthe possède mille possibilités de choix, le désert, avec son infinité de directions, le surpasse forcément ; quand le labyrinthe annihile la volonté par usure, le désert l’abolit dès la première minute. Où aller ? Par où passer ? Demeurer ou partir ?

     

    Or le désert n’est pas cela, ce n’est pas une infinité de directions, la vue est libre mais pas le chemin. Contrairement au voyageur du labyrinthe, celui qui souhaite traverser un désert n’a qu’une seule possibilité d’itinéraire, sans hésitation ni retour en arrière permis. Graduellement, pas après pas, des générations de méharistes se sont succédé pour découvrir ainsi que le feraient des aveugles le seul chemin sûr, celui qui évite et contourne les sols où l’on se perd et où s’enlise la volonté, trop mous pour permettre d’avancer ou au contraire aux silex trop acérés qui ensanglantent les pieds, celui qui rencontre à bon escient les points d’eau judicieusement espacés. S’écarter de cette voie ancestrale, fil d’Ariane invisible et divin, conduit à la mort inéluctable. La mort est partout dans le désert, sans espoir, sans rémission ; le désert se rit de ces champs de mines parfois emblavés sur quelque frontière artificielle droite et raide comme une flèche dans l’espoir de faire lever un pain de haine, ces champs de mines ne font que gêner un passage qui est par ailleurs et de toutes parts impossible.

     

    Le voyageur du désert a la nuit pour alliée. Lorsque tous les éventuels repères ont disparu dans la monotonie des collines mouvantes ou les mensonges terribles des mirages enchanteurs, quand aucun amer n’est plus fiable, il reste les étoiles pour montrer la voie. Parfois pour mieux voir dans le désert il faut fermer les yeux.

     

     

     

    Pour sortir à coup sûr d’un labyrinthe il y a un truc, il suffit d’en explorer toutes les possibilités : poser une main sur un des piliers de l’entrée, droit ou gauche à son gré, et ne plus quitter la paroi. Après exploration de toutes les circonvolutions du mur on finira forcément par sortir, on finira par revenir à cette même entrée s’il n’y a pas d’autre issue, en ayant évité de rencontrer tous les murs isolés de la construction principale, ceux que l’architecte croit ingénieux de bâtir pour tromper l’explorateur.

     

    Le labyrinthe commence dès la première fourche rencontrée, et le plus simple d’entre eux n’en comportera qu’une. Sans aucune indication ce sera également le plus compliqué, car sans réflexion comment choisir ? L’âne de Buridan s’y est arrêté jusqu’à périr. Le roi d’Arabie de l’histoire aurait été plus inspiré d’opter pour une telle énigme : placer le roi de Babylonie devant une fourche, une dichotomie d’options sans autre fioriture de chemins spiralés, en lui supprimant la faculté de raisonnement ; le mettre là tout simplement, sans s’encombrer d’un espace démesuré, sans parler, sans rien lui dire, sans l’orienter par un quelconque signe sur ce qu’il devait faire ou ne pas faire.

     

    Le désert garde son mystère, sans repère personne ne saura jamais l’explorer. Il permet simplement parfois, quand il est bien disposé, de se laisser traverser par les plus respectueux, étant sans pitié pour ceux qui croient pouvoir le conquérir.

     

    Le labyrinthe ne sera jamais plus qu’une bien pâle imitation humaine du désert inhumain, et le désert, d’Arabie ou d’ailleurs, ne se laissera jamais fourvoyer par un homme, fût-il roi, qui s’imagine, juste pour y vivre,  l’avoir compris au point de croire qu’il puisse servir ses desseins. Le désert est au-dessus de l’outrecuidance des hommes.