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  • Un rogaton de désert

     

     

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    Brusquement, la cité fut devant ses yeux.

     

    Non, la brusquerie qui heurta son regard fut cette vision d’une ombre nette, rectangulaire, incongrue après cette multitude de demi-teintes ocrées marquant les contours du chaos de rochers brûlants dont il venait de traverser l’immensité. S’il ne cherchait depuis des jours la cité qui se racontait dans les cours des caravansérails il aurait d’abord pris cette pierre pour un rocher comme les autres, comme les millions d’autres qu’il avait dû gravir ou qui lui avaient simplement écorché les pieds, le vent s’étant plu à lui tailler des faces plus rectilignes et des angles plus aigus, par caprice ou par volonté de mirage.
    C’était une ancienne borne qui avait été en son temps gravée et que l’érosion du sable avait érodée et polie, palimpseste en attente d’une nouvelle écriture. Le soleil en son premier déclin la marquait comme un cairn qui redonnait espoir. Quelques pas de plus et la cité dans son entier se découvrit derrière l’épaulement d’un monticule doucement incliné qui avait dû être un rempart.

     

     

     

    Il en fit le tour complet pour être sûr que l’entrée véritable était ce qu’il avait cru être une sorte de meurtrière défensive, étroite fente obscure dans la muraille étincelante, mais qui se révéla la seule ouverture de ce haut rempart quadrangulaire. Il était si étendu que cela lui prit jusqu’à la nuit, qu’il passa roulé en boule au pied de ce mur immense dans un silence oppressant et lourd de menaces.

     

    Au matin il pénétra cette fente pour se rendre compte que l’enceinte était trompeuse dans son aspect guerrier et enserrait un havre de douceur dans son écorce rébarbative et hautaine. Une seconde enceinte  bordait la première, formée de colonnades dont les chapiteaux étaient surmontés d’une galerie ininterrompue finement ajourée d’une dentelle de pierre, flanquée aux quatre coins de hautes bagdirs, tours du vent, augurant d’un sublime rafraîchissement du palais intérieur.

     

    Ayant pénétré plus avant dans l’édifice il laissa à une exploration ultérieure les corridors qu’il voyait se dessiner sur sa gauche et sur sa droite, larges allées emplies d’une ombre tiède et floue, ambrée comme du miel, pour arriver à ce qui semblait être le centre de la cité. C’était une large cour intérieure pavée d’un marbre blond et doublée d’un péristyle aux fines colonnes réverbérant la sonorité des pas du promeneur et enchâssant en son centre une large vasque ovale où bruissait une petite fontaine claire qui faisait rebondir sur sa surface les perles d’or des gouttes jaillissantes ; c’était un rubis dans une mandorle précieuse. Isolée au milieu de ce désert torride aux limites inconnues la cité devait être approvisionnée de cette eau fraîche et claire par un réseau de qanats issus de la montagne invisible tel qu’il se voit encore dans l’antique ville de Yazd.

     

    Le silence n’était plus oppressant comme à l’extérieur, le silence faisait partie de la construction et s’organisait en zones de quiétude vibrante, au soleil, distinctes et d’une qualité différente de ce même silence dans les zones d’ombre, celui-ci se teintant alors d’une touche d’austérité et d’un écho ouaté. Entre ces murs le silence était la vie même et toute parole, tout son, même le plus anodin, eût paru blasphème.

     

     

     

    Il eût fallu qu’il restât dans ce patio, paradis à la taille d’un homme et fait pour un seul homme ; Quand il commença à explorer les couloirs innombrables de ce palais c’est là qu’il commença à s’imprégner de cette folie qui le rendit célèbre par la suite. Les corridors et les travées s’articulaient comme des labyrinthes incompréhensibles et sans but. L’architecte qui avait conçu les plans de la cité semblait n’avoir eu aucune intention, aucune unité, comme si personne n’aurait jamais dû habiter cet endroit ni même le visiter. De larges allées menaient à des poternes qui s’ouvraient sur des cellules sans fenêtres, ou au contraire ce qui semblait être des fissures entre deux murs débouchaient sur des jardins étincelants, mais aucune règle ne ressortait et il ne pouvait jamais être sûr de ce qu’il découvrirait au tournant de la muraille. Parfois une porte monumentale aux gonds titanesques se laissait vaincre d’une légère poussée pour découvrir un mur aveugle, des escaliers en colimaçon s’ouvraient sur le vide ou des fenêtres avides d’air et de liberté étaient situées trop haut pour que nul n’en profite.  

     

    Il marcha pendant des jours sans jamais repasser par le même endroit mais sans jamais entendre le bruit du vent. L’apaisement parfait du lieu où tout peut s’entendre mais où rien ne se fait entendre, où tout est construit mais où rien n’est érigé, où tout est beauté mais où rien ne se fait désirer, cet apaisement parfait débuta sa folie et il fut rendu aux hommes incapable de les comprendre.

     

    Il n’avait fait pourtant que porter ses lèvres à la coupe des Dieux sans vraiment en boire une gorgée.