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  • Le rogaton du jardin

     

    C’est en voulant cheminer vers les étoiles que l’homme, brusquement, s’est dressé. La bipédie lui mettait alors la tête plus près de celles qu’il désirait ardemment atteindre.
    Car sinon pourquoi l’aurait-il fait ? Cette station debout, en perpétuel équilibre instable est particulièrement idiote et le déplacement qu’elle génère, la marche, n’est qu’une succession ininterrompue de chutes en avant suivies de rattrapages in extremis.
    Tout orgueilleux le voilà debout. Il regarde le ciel, mais il reste du chemin à parcourir jusqu’au ciel et malgré cette évidence que cette érection n’a pas servi à grand-chose qu’à le rendre plus vulnérable il tient bon.
    Quand il se couche c’est par maladie, déchéance, défi, dépit ou soumission, bref une raison de décrépitude ou de folie. Un homme couché parmi ses semblables attire l’œil et suscite la compassion ou le dégoût. Lorsque les évêques souhaitent se reposer ils doivent malgré tout, pour conserver leur indispensable superbe, user d’artifices et prendre appui sur des miséricordes, petits strapontins situés à hauteur de leur postérieur et qui, une fois repliés dans la muraille, deviennent invisibles ; ils sont assis mais paraissent debout.

     

     

    Chien de prairie.PNG

     

     

    Mais il faut parfois savoir redevenir un enfant pour avoir le droit de s’allonger sur le sol, pour découvrir les territoires inexplorés du jardin, pages blanches d’un atlas, et se plonger avec délices dans les détails.

     

    Alors je suis sorti derrière la maison pour aller voir les éléphants, les léopards, les buffles, les crocodiles et les hippopotames parmi les herbes qui, démesurément grossies par la proximité de l’œil et la loupe de l’esprit, sont devenues aussi parfaitement inconnues et riches de promesses que l’étaient les gigantesques arbres des forêts équatoriales pour les premiers voyageurs.

     

     

    Durer herbe.PNG

     

     

    Sortant de l’estacade d’un village une colonne de fourmis-esclaves entravées au col par leurs fourches chemine en direction de l’étendoir, très loin au fond de l’horizon, où se situe sans doute le marché de Zanzibar. Les mâles seront exhibés sur la grand-place, les femelles subiront un examen dans une pièce close, doucement éclairée d’un jour jaloux tombant d’un élégant moucharabieh. Les arbres à copal cachent une embuscade des féroces Mazitous qui pour l’heure s’acharnent sur un grillon pour lui arracher deux dents, objets d’un commerce rentable. Si ce grillon est aussi haut que le double de la circonférence de son empreinte, alors l’espèce sera la bonne et la dent vaudra encore plus.

     

    Une autre compagnie émerge d’un autre village, accompagnée de porteurs recrutés sur place. On voit David Livingstone, malade, transporté sur une kitannda vers le comptoir d’Oujiji où il pourra peut-être se refaire des forces avec une nourriture plus conséquente que l’immangeable éleusine ; Il espère que les brises du Tanganîka le rafraîchiront quand il aura atteint le bord du canal d’arrosage et son esprit se distraira en observant les nappes de conferves errant lentement à la surface du lac, tantôt vers le nord, tantôt vers le sud, ce qui le fera douter du sens d’écoulement des eaux et croire presque aux légendes qui affirment que ce lac se vide à la fois par le haut et par le bas.

     

    Le passage récent de la tondeuse a nivelé la canopée de la forêt vierge à une hauteur de trente mètres, dégageant pour la vue les immenses fougères arborescentes ; cavernes et tunnels ombreux protègent une faune aussi dangereuse que variée : il va falloir se défier des hippopotames du bord des flaques, des mygales démesurées, des vers de terre constrictors. En collant mon oreille sur le sol j’ai entendu au loin le résonnement des tambours, ce qui est plutôt bon signe ; si les aborigènes avaient dû attaquer c’est en silence qu’ils s’approcheraient.

     

    Carte Afrique Seutter 001.JPG

     

     

     

    Ce grand voyage dans l’herbe du jardin m’a donné l’envie de me lever, de me redresser, et de marcher plein Sud pour, sans m’encombrer de thermomètres, d’hygromètres, de baromètres, de psychromètres, d’hypsomètres et autres sextants, aller vérifier sur pièces si l’eau du Nil court vraiment du haut vers le bas et si la chair de l’éléphant est aussi détestable au goût qu’il se l’affirme.

    Tout le malheur de l’homme vient d’une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer au repos dans un jardin. Dans l’herbe d’Albrecht Dürer, dans la carte de Matthieu Seutter se voit en germe ce qui égarera l’homme et le perdra.