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  • Un rogaton de Rap

     

    Amandine du 38, petite jeune fille au physique disgracieux et vêtue ridiculement d’une casquette posée de travers a tenté il y a quelques années de faire du Rap. C’était sa façon de s’exprimer, d’exprimer ce qu’elle avait sur le cœur à ce moment-là. Peu de choses à dire mais à cet âge c’est presque toujours le lot commun, Rimbaud fut exceptionnel.

    Amandine du 38.PNG

     

     

    Elle l’a apparemment dit fort mal, en ânonnant ses propos d’une façon qu’on a d’abord crue inhérente au Rap, mais les interviews postérieures nous ont appris qu’elle avait une nette tendance à la dyslexie. C’est là que cette forme musicale pouvait l’aider au mieux, en dissimulant cette dyslexie qui pourrait être la règle chez tous les chanteurs du genre sans que cela pût être décelé.

     

     

     

    Arrêtons-nous sur la première strophe, ça suffira bien :

     

    « J’adore aider les pays en difficulté

     

    Car pour eux ils sont pauvres

     

    Mais pour les Français on dit qu’on est riche

     

    Avec cinquante euros, là-bas

     

    Ça fait 333 francs mille CFA. »

     

     

     

    Les premiers commentaires se sont attardés sur cette façon hésitante de dire « trois cent trente trois francs mille CFA », personne ne pouvant s’imaginer que l’inversion entre « francs » et « mille » pût être voulue. Moi-même j’ai encore du mal à envisager cette éventualité, mais tout reste possible. Les autres commentaires ont suivi ce chemin et se sont montrés de plus en plus méprisants, insultants, abominables. Personne n’a malgré tout relevé l’erreur de conversion : cinquante euros ne font pas 333 mille francs CFA, mais seulement 33 mille (32 798 pour être précis), erreur de conversion qui pourrait tout aussi bien être une hyperbole.

     

    Il serait aisé pourtant de faire un commentaire de texte en prenant pour bases cette hyperbole et cette inversion, inversion qu’elle lit (il fallait donc qu’elle fût écrite). On pourrait affirmer que, revenant tout juste d’un séjour de quinze jours au Sénégal (comme on l’apprend par ailleurs), elle ne peut confondre trois cent trente-trois avec trente-trois.
    Ces erreurs seraient donc voulues, à l’aune desquelles on jugerait du caractère génial d’un poème novateur à la syntaxe également hyperbolique.

    Gangsta Rap.PNG

     

     

     

    Mais tout ça va bien pour le Rap, cette forme basique et primitive d’expression. Tant d’imbéciles s’y lancent, qui récoltent tant de succès, que sûrement cela doit être facile. Il suffit d’un « flow », blabla scandé, allitérations pendulées suivant tant bien que mal le rythme d’une mélodie simplifiée à l’extrême, parfois issue du répertoire classique et le plus souvent à sonorité nostalgique.

     

    Le Rap doit une partie de son succès populaire à une astuce oxymorique : sur une musique syncopée, agressive, psychologiquement perturbée, placer quelques paroles aimables, quelques lieux communs, le genre de propos que pourrait asséner une Miss France le soir de son élection, « Faut pas être méchant mon frère !... » Ce n’est pas ce qui a fait émerger le genre mais ça permet de ratisser large, de rameuter les tièdes, ça permet aux Amandines du 38 de se fourvoyer, d’entrer dans un lieu mal famé en croyant pouvoir se mêler à la conversation. Le Rap est sorti des ghettos en rabaissant ses paroles, les orientant vers le mièvre, mais ces paroles sont trompeuses et les forums sur lesquels se déverse tout un trop-plein de bile le montrent à l’évidence : on n’est pas tous des frères, et surtout pas les sœurs.
    Les commentaires auraient sans doute été plus modérés si Amandine avait choisi de parodier un psaume en s’accompagnant à la flûte traversière. Alors que là !... Quel divertissement de parcourir ces insanités, de constater que l’agressivité paraît monter en même temps que le mépris pour l’orthographe, la syntaxe et le lecteur. Ce sont des paroles d’enfants, des propos de cours de récréation ; on espère juste que pas trop d’armes circulent dans ces cours. La désinvolture débile, l’irréflexion qui caractérisent ces commentaires paraissent prouver qu’ils ne sont pas écrits pour être vraiment lus. On sent que chacun souhaite crier plus fort que l’autre sans entendre ce qui se dit. Il faut en ajouter, en surajouter d’abondance. C’est tombé sur Amandine du 38 parce qu’elle a bien complaisamment tracé elle-même une cible sur sa joue afin qu’on puisse la frapper sans la rater, mais n’importe qui, n’importe quoi aurait pu être cette cible. Volonté de détruire ce qu’on ne comprend pas, de supprimer ce qu’on ne sait appréhender, voilà ce qui révoltait déjà Victor Hugo, qui était persuadé que l’instruction serait la seule lutte efficace contre une destruction aveugle.

    Les enfants, parce qu’ils sont peu instruits et très malléables, sont naturellement mauvais. Pour les rendre meilleurs il faut les faire devenir adultes.

  • Des rogatons d’extrémisme

    En vertu du principe selon lequel il est toujours bon de connaître son ennemi, parfois on fait des choses étranges. Moi, j’ai assisté à un débat, un peu extrême, vachement limite, le truc qui ne se fait pas, à moins d’être fiché par les RG pendant des générations. Ben voilà, c'est fait.

    C’était une conférence, dans une petite rue, discrète, une petite rue bourgeoise, une petite rue qu’on ne soupçonnerait pas. Un endroit coincé entre plein de ministères et plein d’institutions de notre chère République. Ils doivent un peu suffoquer là dedans.

    C’était un lieu planqué, un lieu qui n’en fait pas trop, un lieu qui la ramène pas, contrairement à ce que je pensais; une petite salle cachée, invisible pour le chaland. Moi-même, je n'étais pas du tout sûre d'être au bon endroit. Parce qu'au numéro 15 de la rue, il n'y a que des plaques pour des avocats ou des pédo-psychiatres. Mais pas mal de gens montaient, en me saluant au passage, alors j'ai suivi. L'immeuble était beau, mais vous imaginez bien qu'il ne peut pas en être autrement, dans le septième arrondissement parisien.

    Au premier étage, la porte était ouverte, des gens parlaient fort sur le pallier, riaient même. Tout le monde était bien sapé, souriant. Très poli; oui, évidemment, on vous tient la porte et on vous laisse passer, ça doit être un des avantages d'être une femme qui côtoie des gens fidèles à une certaine idée de la France, Messieurs Dames.

    Il y avait des sièges vides, mais pas beaucoup. Faut dire que je suis arrivée à la dernière minute. J’ai à peine eu le temps de m’asseoir que c'était parti; j’ai entendu plein de trucs sur lesquels je ne suis pas d'accord, plein de choses révoltantes, parfois, j'avais envie de sortir de la salle, de me barrer, de me tirer, en signe d'irrévérence, mais je n'ai pas bougé de mon petit siège, les jambes croisées, les bras itou, j'osais à peine respirer, me remettre les cheveux dans leur ordre de bataille, bref, je ne me sentais pas du tout à ma place, j'avais l'impression de déranger, de pas être entre gens de bonne compagnie, malgré les beaux costumes, la déférence, et les sourires affichés.

    Ça a causé d’immigration, de colonialisme, et y'avait une veille rombière devant moi, qui acquiesçait à chaque fois que quelque chose de tendancieux était prononcé. Moi, je n’avais pas préparé de questions, évidemment. Mais pendant l'intervention, j'ai gribouillé deux ou trois trucs sur mon carnet, dans lequel on peut encore notamment lire: "quid de Bourdieu?"

    Parce que l'intervenant faschisant, malgré ses beaux discours sociologiques à la mords-moi l'argument, a fait comme s'il n'avait jamais existé. Et pis il n'a pas non plus expliqué comment il voyait les choses, lui, qui ne semblait capable que d'être décliniste, sans rien proposer pour l'avenir. Enfin si, l'avenir, pour ces gens là, c'est le retour en arrière.
    Quand est arrivé le moment des questions, je savais pas si j’allais oser prendre la parole. J'étais plutôt intimidée. Et pis j'avais pas le cran; citer Bourdieu là-bas dedans, je me serais fait huer, c'est sûr, par toutes ces gueules de con. Alors, j'ai laissé faire les autres. Y'a un ou deux cranes rasés qui ont causé, des supporters du psg, qui se font refouler des tribunes, j'ai à peine écouté, ça m'a presque fait peur. Puis y'a eu d'autres remarques, mais à ce moment là, je n'écoutais plus du tout.

    Après, c'était fini. Ouf. Il y avait des livres à feuilleter, pour ceux à qui ça n’aurait pas suffit. Moi, si. J'ai vite descendu les escaliers, recouverts d'un tapis rouge, j'ai poussé la lourde porte, et j'ai respiré l'air frais de la rue. Ça m'a fait du bien.