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  • Un rogaton de déréliction

     

     

     

    Cela conduit parfois à des histoires extraordinaires.

     

     

     

    Donald Crowhurst, portant sa cravate et son gilet, s’embarque sur le Teignmouth Electron pour ce qui sera le plus fantastique tour du monde à la voile. Il va sur l’eau mais l’aventure extraordinaire qu’il vivra aurait aussi bien pu se dérouler dans les steppes du Kazakhstan ou dans un grenier ignoré. C’est l’aventure d’un vrai solitaire, seul, terriblement seul pendant huit mois, le genre de solitude dont nul ne peut s’extraire, la solitude intérieure. Quand enfin il faut s’en échapper il ne reste d’autre solution que de sauter par-dessus bord en emportant sur soi un des quatre livres de bord, celui dans lequel étaient écrites les découvertes merveilleuses. Mais en attendant ce jour, la richesse débordante de ses pensées lui fait vivre cent vies différentes. Cent fois il vieillit terriblement.

     

    Jean-Claude Romand invente sa vie pour pouvoir en vivre une autre plus intense, au-dedans de lui, dans des tréfonds que nul ne connaîtra jamais. Son pays est inaccessible et quand il pressent qu’il va devoir s’expliquer il massacre ses proches pour dévier le questionnement : le public ne s’intéressera plus qu’à des meurtres insensés, oubliant de l’interroger sur l’essentiel, ce qu’il ne veut pas dévoiler.

     

     Deux histoires vraies et fortes, ce genre d’histoires dont le cinéma s’empare volontiers car c’est facile, il suffit de faire bouger les acteurs pour que les souvenirs de chacun s’animent, il suffit qu’une technique malhabile ne vienne pas trahir la force des actions. Tout est déjà raconté, le synopsis est prêt, il n’y a plus qu’à dire « Moteur !... Action ! »

     

     On imagine savoir un petit peu ce qui se passe alors dans la tête des gens quand ils sont sous l’emprise de tels phénomènes, on imagine qu’ils subissent l’assaut d’une gigantesque vague molle, lent tsunami devant lequel il serait facile de courir pour s’échapper mais qui possède un tel pouvoir d’obnubilation qu’il nous fige. Ce sentiment nous ramène aux après-midi pluvieuses des mornes jeudis de notre enfance lorsque nous faisions l’apprentissage de la nostalgie en nous accrochant à retenir un temps que nous désirions fuir, observant le trajet des gouttes d’eau sur la vitre, détaillant les sinuosités et les à-coups de leur démarche hésitante, semblant chercher leur chemin, s’interrogeant à des carrefours invisibles, puis reprenant subitement leur trajet à vive allure comme si la mémoire du but à accomplir leur était d’un coup revenue. Qu’un écrivain souhaite parler d’un homme amnésique et errant, il utilisera cette métaphore qui parle à tous.

     

     « Thalassa ! Thalassa ! » s’écrièrent les Grecs de Xénophon en apercevant Pont-Euxin, la « bonne mer », comme nous le conte l’Anabase.

     

     « Derelictio ! Derelictio ! » appellent les aventuriers de l’intérieur, riches des mille pensées de l’inaction et des cent possibilités de l’immobile.

     

     Quel voyage que l’imaginaire ! Quelles sensations que celles qu’on s’impose ! Plus aucune limite n’existe quand on est si seul que tous les autres sont une petite partie de cette solitude délectable.

     

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     On voit un peu de cette déréliction dans les tableaux de Giorgio de Chirico que certains esprits esthètes admirent de la même façon qu’ils sont attirés par les friches industrielles, ces terrains vagues des promesses déçues qui s’endorment comme se sont endormis les châteaux de la Belle au Bois Dormant, figés dans un geste d’activité interrompue brusquement.

     

     Ces friches industrielles racontent silencieusement des tas d’histoires et quand elles ne racontent rien on en greffe d’inventées sur la page blanche de notre esprit bouillonnant. Peu importe ce qu’ont fabriqué ces usines, peu importe qui a habité ces bâtiments vides, c’est notre imagination qui maintenant est à l’œuvre, durement sollicitée.

     

     On imagine !...

     

     On peut s’imaginer comme Redrick Shouhart, le stalker des frères Strougatski, que ce sont les restes du pique-nique que des extra-terrestres supérieurement évolués ont laissé sur notre planète, qui ne fut qu’une courte étape de leur escapade, avant de repartir, restes d’autant plus dangereux qu’on ne connaît pas leur mode d’emploi.

     

     On peut s’imaginer que des trésors sont cachés, tout en sachant très bien que nul trésor ne vaudra jamais la recherche.

     

     On peut s’imaginer tout ce qu’on veut, ce qu’on vient y chercher, ce qui nous attire en ces lieux, c’est la déréliction qui en suinte, et nous sommes à ce moment précis aussi perdus et aussi seuls que Donald Crowhurst quand il était au milieu de l’Atlantique alors que tout le monde le croyait ailleurs.

     

     

     

  • Des rogatons de prolongation d'exposition*

    Pour vous donner envie de vous dépêcher d'aller voir la rétrospective Sempé à l'hôtel de ville de Paris avant que sa prolongation ne termine dans les limbes de je ne sais quel grenier de bas étages, j'aurais pu faire comme toutes les critiques que vous pouvez lire dans la presse parisienne qui se respecte, et qui vous louera cet artiste à grands coups de "loin des modes et des courants", "intergénérationnel", "trois cent planches originales", "croquis pleins de tendresse", et j'en passe.

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    Mais non, pour Jean-Jacques Sempé, on va éviter de se contenter des poncifs du genre et de rédiger un article à la va-vite, pour être débarrassé, comme on passerait un coup d'éponge sur la table de la cuisine ou qu'on mettrait de l'eau à bouillir pour le thé, le genre de chose qu'on fait sans réfléchir, comme ça, en pensant à autre chose.

    Pour l'exposition "Un peu de Paris et d'ailleurs" (où l’on trouve plus d'ailleurs que de Paris, au passage), on fait un petit effort. On écrit une belle bafouille, une vraie, de celles qu'on passe du temps à rédiger, car on réfléchit à ses mots, et on se concentre un peu pour une fois, tant pis si la table est sale, et le thé attendra.

    Sempé, c'est bien-sûr le Petit Nicolas. Mais pas que. C'est aussi de nombreuses publications dans la presse française et étrangère. Sempé, c'est également une collaboration avec des écrivains de renom qui donne naissance à des objets hybrides, à mi-chemin entre le roman et la bande dessinée. Sempé, c'est enfin et surtout l'illustrateur de nombreux albums, aux titres tous plus savoureux les uns que les autres (Rien n'est simple; Un léger décalage; Vaguement compétitif...)

    Le point commun de ces multiples coups de crayon, c'est l'ironie douce-amère, faite pour séduire. On retrouve toujours la même opposition dans ses dessins : l’individu représenté aussi petit que ses pensées dans un environnement gigantesque et brouillon, mais saisi de telle façon que ce sont ces petites pensées qui soutiennent le monde. Et, en toute humilité, Sempé ne dénonce jamais, il ne fait que montrer.

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    Dans le joli salon rénové de l'hôtel de Ville de Paris, une fois passée la mauvaise humeur des agents municipaux transformés en cerbères pour l'occasion, c'est la petite musique des dessins qui prend vie sous nos yeux. On assise à un subtil mélange d'humour et de tendresse, de finesse et de légèreté ; un gracieux équilibre qui tient toujours avec Sempé, quand d'autres se cassent la margoulette en moins de deux. En bref, c'est beau. C'est chouette. C'est poétique. C'est onirique et vivant, comme une table de cuisine un peu cradingue ou du thé qui frissonne dans une casserole. Comme la vie quoi.

     

    * Merci à Jean-Michel pour sa contribution en jolies phrases.

  • Le rogaton de la toute cousue

    Un beau matin Christian décida d’arrêter de fumer.

    Ce n’était pas qu’il trouvât qu’il toussait trop le matin ou que cela l’empêchât de vivre normalement, depuis le temps la cigarette et lui avaient appris à se connaître, à vivre ensemble ; ce n’était pas non plus parce que le prix du tabac allait une fois de plus augmenter ni que cela dérangeât ses habitudes, il fréquentait exceptionnellement les cafés, restaurants ou autres lieux publics clos.

    Non, il décida d’arrêter tout simplement, pour voir, pour tester sa volonté sur un point que tout le monde s’accordait à trouver difficile. Il voulait ne tester que sa volonté, mais toute sa volonté, aussi n’en parla-t-il à personne. Il ne voulait pas créer cette béquille sur laquelle s’appuyer et consistant à affirmer bien haut et très fort : « J’arrête ! », son honneur prenant alors le relais dans les moments de flottement, cet honneur qui voudrait qu’il ne se dédît pas.

    Il savait que ce serait long, qu’il faut en général cinq ans, comme pour toute addiction, avant que la pensée de fumer, l’évocation d’une cigarette, la pénétration dans une zone enfumée, que toute référence au tabac ne conduise qu’à des pensées neutres, que humer involontairement la volute d’une cigarette voisine cesse de conduire à des pensées d’orgueil (Je peux m’en passer !), qu’il cesse de savoir depuis combien de temps il ne fume plus, cinq ans avant qu’une rechute totale puisse se faire sur un simple faux-pas. Et cela semblerait d’autant plus long qu’il n’en parlerait pas.

    Il voulait que cela finisse comme ça avait commencé : en cachette. Car c’est bien ainsi qu’il avait commencé, sans raison, allumant ses premières cigarettes en plein air alors qu’il se savait seul, qu’il n’en avait pas vraiment envie et encore moins besoin.

    Il ne voulait profiter d’aucune des facilités que la société propose, qui ne servent pas à grand-chose et sont d’ailleurs le plus souvent payantes et encore plus souvent fort chères, les plus vicieuses de ces facilités étant celles proposant de faire les comptes : au crédit, tous les paquets non achetés ; au débit, le coût de ces facilités, et la différence forcément un peu positive comme argument ultime.

    Aucune n’est assurée de marcher, chacun en son for intérieur en est persuadé.

    Les plus idiotes sont les plus ancestrales, celles qui proposent la nicotine sous une autre forme : patchs, timbres, chewing-gums, comprimés, inhalateurs, il ne manque plus à cette liste que la nicotine délivrée par apposition des mains.

    La plus féroce est le médicament. Pas anodin ce truc. Le Ziban qui ralentit le métabolisme de la nicotine et retarde le besoin de son renouvellement dans l’organisme en profite pour causer anxiété et insomnies dont on n’arrive à se débarrasser qu’en en grillant une petite.

    Les plus puériles sont les cigarettes sans tabac, parce qu’il paraîtrait qu’on est accro au geste, qu’en utilisant une cigarette électronique on continue à ressembler à James Bond ou qu’en fumant une liane ou de l’eucalyptus c’est l’enfance qui vient nous consoler. Ces pacotilles de substitution sont en outre socialement inefficaces puisqu’elles continuent gentiment à faire de la fumée, à gêner l’entourage et par le fait sont interdites dans les lieux publics clos. Aux marges de cette catégorie, dans un flou légal, se trouve la cigarette éteinte, portée en permanence à la bouche. Il n’y a pas grand-chose de définitif à en dire, juste de quoi s’interroger profondément sur sa raison d’être : pourquoi une cigarette et pas un bâton ? Je n’ai à cette heure pas encore trouvé la réponse, peut-être est-ce pour le plaisir de pouvoir resservir toute une histoire qui n’intéresse personne à celui qui immanquablement finit par proposer du feu.

    Les plus débiles font intervenir les charlatans : homéopathie, acupuncture, hypnose, psychothérapie comportementale (oui, oui, comme pour les chiens) ou marabout ayant obtenu un gri-gri d’or et deux baobabs d’argent aux dernières olympiades de la crédulité.

     

    Il envisageait la possibilité de tromper son entourage, de laisser croire à tous qu’il continuait à fumer, afin que nul ne l’encourage sur la voie de la rédemption, cette voie qu’il avait entrepris de visiter en solitaire.

    Aussi laisserait-il traîner de-ci de-là quelques mégots de cigarettes qui auraient consumé seules, aussi ferait-il semblant d’en allumer une quand il se sentirait observé ou qu’il croiserait quelqu’un de sa connaissance, aussi continuerait-il à passer régulièrement chez le buraliste. Lui seul saurait son manque, et il en profiterait d’autant plus qu’il devrait continuer à vivre sous le regard des autres comme si ce manque n’existait pas. Il envisageait de faire ultérieurement de ce manque sa haire et sa discipline, s’en flagellant et s’en vêtissant dans une religion toute d’ascèse. Il serait le stylite assis sur une fine cigarette de pierre dans un lieu que jamais personne ne visite.

    Puis il se dit que cela serait tricher, qu’il ne devrait pas tirer parti d’une quelconque mortification car ça l’aiderait trop. Se mortifier c’est prendre dans son entier l’humanité inconsciente à témoin. Il ne voulait pas être aidé, il ne voulait pas finir par espérer ce manque, par le rechercher à tout prix, et faire de ce sevrage une bénédiction de chaque instant, se forçant à se relever la nuit pour en apprécier toute l’atrocité.

    A midi Christian décida de ne pas s’arrêter de fumer.

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