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  • le rogaton des virgules intruses

    Alors les poètes se sont exclamés : « Affranchissons-nous de la ponctuation ! Cette ponctuation qui mime et régit la diction, qui modèle la pensée au point de devenir le tyran de l’expression, bannissons-la ! »

    L’intention est louable quand il ne s’agit pas d’une simple prouesse technique, ce pour quoi elle est souvent prise, quand le désir du poète est de sublimer le poème pour lui faire dire encore plus et au-delà, quand il veut spatialiser son écriture en supprimant ces articulations caténaires que sont les signes de ponctuation, quand il veut d’une phrase remplir une sphère qu’on pourrait observer de tous côtés.

    Les prosateurs se sont essayés à ce genre d’écriture, sans toutefois pouvoir dépasser l’épaisseur d’un labour alors que le poète désire sarcler l’espace, quand ils ont voulu exprimer la précipitation des actions ou l’errance des pensées. Plus de virgules, plus de points, parfois plus d’espaces, mais ceci n’est rien. Cet espace entre les mots, historiquement premier signe de ponctuation, que les redoutables typographes ont sacralisé en le féminisant, cet espace, cette espace, allant parfois jusqu’à se dire insécable, et qui semble maintenant inamovible, indispensable, n’est pas le signe ultime de la ponctuation. Les mots doivent être capables de se recouvrir si on veut vraiment écrire spatialement ; dans une sphère ou un cube le début touche à la fin et tout peut commencer par le milieu.

    Mallarmé, bien sûr Mallarmé, a lancé l’idée majestueusement en écrivant « Un coup de Dés jamais n’abolira le Hasard ». Là l’espace c’est le silence et les mots sont des portions d’idées plus ou moins marquées selon leur plus ou moins grande importance graphique.

    Il y a quelques années un acteur s’est attelé à la lecture de ce poème fondateur ; En quelque sorte c’est comme s’il nous avait dit : « Si vous n’avez rien compris, comptez sur moi pour vous embrouiller davantage ! »

    Deux spectateurs, pas un de plus, faisaient face à un miroir qui reflétait en même temps que leur image l’acteur situé derrière eux. Percevaient-ils ainsi mieux les silences des espaces et l’intonation des mots ? J’en doute un peu. Qu’importe ! La performance artistique était alors à la mode. Mais la performance ne paraît géniale qu’à celui qui l’accomplit, pour le spectateur elle ne le fera pas plus réfléchir qu’une lecture simple. La performance appuie sur une pensée comme une enclume ou en la punaisant sur la cimaise, elle précipite en gouttes visqueuses un éther qui n’existe que pour s’évader.

    Parce qu’il ne faut pas non plus nous prendre pour des billes, et Mallarmé n’est pas si divin qu’il ne puisse s’exprimer que de façon absconse. Tout ce qu’on dira de lui ne pourra s’écrire clairement qu’en faisant intervenir la ponctuation, cette même ponctuation qui a servi à écrire ce texte et dont j’use pour barbouiller un exemple de pseudo-poème spatial :

     

     

    Poème spatial 001.JPG

    Et je ne parle même pas des poètes immatures qui l’ont suivi en croyant qu’ils ne pourraient désormais plus rien écrire de sublime qui ne fût trituré, torturé, écartelé de la même façon, ni des calligrammes qui sont jolis à voir mais ne montrent pas grand-chose.

  • Un rogaton de trompette

     

    En Gaudu.PNG

    Quand on s’égare dans un lieu qui paraît ignoré de tous, subite apparition d’une clairière après le dernier virage d’un sentier à peine marqué, un endroit qui semble n’avoir jamais changé, être resté tel qu’il était dans l’enfance de l’homme, on se met à gamberger.

    Un tesson de vaisselle contre lequel bute le pied sur la place d’un village, même abandonné, sera négligemment rejeté vers le caniveau alors qu’un tesson identique forcera l’imagination s’il est découvert au milieu d’une nature sauvage, trace isolée de l’industrie de l’homme, et conduira par un cheminement rêveur propre à ceux qui disposent de l’éternité pour réfléchir à des interrogations existentielles : ce caillou, celui que je viens de prendre en main alors que je m’étais assis, et que je déplace d’un mètre en le jetant dans le ruisseau, d’où vient-il ? Comment s’est-il formé ? De combien de milliers d’années ai-je accéléré par ce simple geste son cheminement naturel ? Avais-je le droit d’agir ainsi, de bouleverser ce mini-ordre naturel, d’être le démiurge d’un cataclysme microscopique ?

     

    Catoblépas.PNG

    Cet endroit antédiluvien, lieu magique où la moindre pierre accrochant un rayon de soleil dans le flot de l’onde pure d’un torrent qui cascatelle semble de pur argent, cet endroit on se sent obligé de le peupler d’une faune du même acabit. Je ne parle pas d’un ours erratique qui aurait vu l’homme qui l’a vu, mais bien d’animaux tels que l’imagination moyenâgeuse pouvait en concevoir, le catoblépas à la tête lourde, au cou frêle, aux yeux jetant des poisons, le basilic qui craint les miroirs, le griffon hiéracocéphale, la coquecigrue fuyante et autres chimères. Tous ces animaux les yeux les ont vus aussi sûrement que la langue les a racontés ; ils côtoyaient parfois les curieux sciapodes, seuls habitants humanoïdes à sembler vivre en harmonie avec l’étrange. Jules César lui-même dans le récit de la guerre des Gaules a cru bon de raconter, dans son style si particulier emprunté sans doute à Alain Delon, que les forêts profondes des territoires du Nord étaient peuplées de cerfs bien particuliers aux pattes plus courtes d’un côté que de l’autre et qui ne pouvaient tenir debout qu’en s’appuyant aux troncs des arbres, ce qui conduisait à une technique de chasse leur étant propre : scier imparfaitement les arbres à leur base pour que les cerfs s’y appuyant les fassent s’abattre, les animaux les accompagnant dans leur chute et ne pouvant ensuite plus se relever.

    Mais les Pyrénées c’est autre chose. Les Pyrénées accueillent, elles ne sauraient créer des animaux bien dangereux.
    En débouchant au-dessus d’Orlu sur la jasse d’En Gaudu, après avoir traversé ce qu’on dit être les vestiges d’exploitations romaines d’or, d’argent, d’escarboucles et autres grenats, on est tout de suite renseigné : ici vit un animal quasi-fabuleux, un animal que très peu ont eu la chance d’apercevoir, un animal à l’existence duquel il faut croire sur parole car ses mœurs nocturnes, sa petitesse, sa timidité, sa vivacité, rien n’est fait pour qu’on puisse l’observer.

    Il faut croire au desman des Pyrénées ou rat-trompette. Protégé par les parois du pic de Beys, le petit animal trempe son museau en trompette dans les eaux pures des sources de l’Oriège.

    Et ça c’est chouette.

    Bien sûr en bas, vers le village, il y a la maison des loups, sur les pentes les isards paissent en troupeaux, dans les airs l’aigle et le gypaète font leurs tours de ronde, un ours balourderait peut-être dans les parages, mais on s’en moque, on n’en a pas peur et ce sont des animaux de livre d’images ou de photographies touristiques. Ce qui importe ici, le seul être vivant dans les esprits, c’est le rat-trompette qui, aussi petit et inoffensif soit-il, abat le Jéricho des certitudes scientifiques et bouleverse le bien-être des promenades post prandiales.

     

    Desman.PNG

    C’est qu’il correspond si bien au décor l’animal !

    Les Pyrénées ont taille humaine. Les pics aimables savent parfois s’escarper, le doux climat ose de temps en temps un souffle boréal, les forêts généreuses peuvent se rendre impénétrables sur une courte distance, les vallées profondes ne sont jamais obscures, la pluie imite quelquefois une mousson pour faire pousser les champignons en tapis.

    Mais ici point d’Alpes aux pentes hivernales salies de taches multicolores pointillées par les combinaisons de skieurs inutiles et aux sentiers d’été profondément empreints par les semelles de chaussures faites pour gravir des monts Huygens, point de Carpates sanguinaires, ultime refuge européen pour de naïves croyances, point de Ladakh aux routes de rivières pétrifiées, point de Pamir mystérieux, de Caucase mythique, d’Himalaya inaccessible. Ici il n’existe aucune Via Mala d’où pourrait surgir un Jonas Lauretz, colosse terrible, inconsolable et inhumain.

    Il faut croire au desman comme on croit aux montagnes pyrénéennes, profiter d’une ambiance ineffable, d’un son feutré, d’une vision amnésique, pour simplement se sentir bien, pour une fois accordé à l’ensemble de la nature, et ne jamais chercher les raisons de ce bien-être.

    Le desman ? Oui, je l’ai vu.

    Suis-je bien ? Oui, je suis bien…