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  • Des rogatons de boboïtude

    A Paris, on ne ne fout jamais les pieds sur les Champs, on indique la mauvaise direction aux touristes, on aurait préféré habiter dans le 11è, on est de mauvais poils, on déteste la rue de la Roquette, on se fait inviter dans des galeries d'art, on n'y reste pas, on se paye le Paris gratuit, on songe à reprendre ses études, on abandonne vite l'idée, on rate le dernier métro, on hèle les taxis occupés de Ménilmuche, on perd ses clefs, on perd la tête, on achète des pèches à 8 euros le kilo qu'on oublie dans un coin, on tente d'épuiser un lieu parisien place St Sulpice, on cherche la plage sous les pavés, on la trouve pas, on rentre pendre un bain, on évite la 4 aux heures de pointe, on la maudit quand on n'a pas le choix, on est abonné à Télérama, on regrette le Paris d'avant qu'on n'a jamais connu, on adore Delanoë, on déteste les bobos, on se rend même pas compte qu'on en est un, on film d'auteur au Champo, on week-end en Normandie, on vieilleries aux bouquinistes, on catalogue Ikéa pour éplucher les légumes, on République-Nation, on trop surfait Saint-Germain, on conférence au Collège de France, on canal de l'Ourcq, on jap' rue Daunou, on masque et la plume dans le studio 105 et la limite des places disponibles, on Cantatrice Chauve rue de la Huchette, on nuits parisiennes, on brunch onéreux, on trie sélectif, entre autres.

  • Le rogaton du langage

    Au départ il y eut le grognement bitonal.

    Car il faut qu’il y ait un départ, une étincelle jaillie d’un globe lumineux ou une excroissance péniblement poussée à partir d’un bouillon primitif, comme une bulle grasse s’exhalant d’un marais pestilentiel chargé d’avortements de vie. Ce départ est indispensable à fixer les esprits même si on se doute que tout s’est fait graduellement, imperceptiblement, une genèse que nul témoin ne peut raconter. Se croire d’essence divine en constatant la perfection de l’esprit ou issu d’un magma infâme par effet de chleuasme sont deux procédés utilisables afin de ne pas perdre la boule devant le questionnement qu’impose le mystère d’une naissance.

    Il y eut donc ce grognement, aigu pour dire le jour, grave pour redouter la nuit. C’était déjà un chant, le plus basique qui se puisse être mais le plus prometteur aussi car il contenait en germe toutes les arabesques dont l’homme jouerait ensuite pour dire les mille teintes du jour et de la nuit. Il savait déjà qu’il allait créer le langage.

     

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    Devant un paysage sublime ocre et rouge éclairant une quiétude vespérale après un massacre sanglant et magnifique l’homme a très tôt eu besoin, pour parfaire son bonheur, de partager ses émotions. Danser le pas de l’ours ou le bond de la gazelle ne permettaient pas des variations à l’infini pour exprimer les divers degrés de joie, de tristesse, de colère, de révolte, d’abandon, alors la parole lui est venue et le verbe lui a paru si extraordinaire qu’il a cru qu’un dieu s’exprimait en lui.

    Ressentir quelque chose et ne pouvoir en parler est comme le silence absolu, cela rend fou. Le silence du Sahara ne paraît délicieux que parce qu’il est empli de microscopiques bruits brassés par l’onde molle d’un vent chaud.

    Parler sert à dire, à extirper de soi la pensée, comme l’écrit sera plus tard utile à la transmission, à la vulgarisation. La pensée sublime, l’idée lumineuse, la découverte ingénieuse, il faut que nous les disions, mais pas n’importe comment, et le langage oral permet toutes les subtilités, ces subtilités qu’on tente vaille que vaille de traduire dans l’écrit par des figures de style, une poésie acharnée, des onomatopées approximatives ou ces quelques béquilles malhabiles que sont les signes de ponctuations ou les annotations diacritiques ; l’écrit n’est pas une œuvre achevée, il lui reste bien des progrès à faire. Il fut inventé comme dans l’urgence, lorsque le nombre des récipiendaires s’éleva et que la somme des savoirs à transmettre se fit trop imposante pour que la seule mémoire suffît, même aidée par le chant modulé des paroles et les rimes hameçonnant les mots.

    Inutile de signer des paroles, chacun reconnaît l’autre, de quelle région il vient, de quel canton, de quel village et au final de quel individu il s’agit.

     

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    Et puis, au-delà de la signification des mots ou des phonèmes, l’oral a ce que l’écriture ne possèdera jamais, un rôle de divertissement pur. On peut parler pour parler alors qu’écrire pour écrire est rarement tenté, ou alors c’est qu’on dessine, c’est qu’on fait de la calligraphie. Certains affirment que c’est l’apanage des femmes que de savoir parler pour ne rien dire, que si ce n’est pas elles qui ont inventé la conversation au moins donnent-elles l’impression qu’elle a été créée pour elles, que ce sont elles qui en profitent le plus, capables de répéter plusieurs fois la même chose jusqu’à ce qu’un nouveau sujet leur vienne à l’esprit. C’est bien sûr faux, c’est par sympathie ou par jalousie de leur faconde généreuse que de tels propos s’affirment, et beaucoup d’hommes possèdent également ce don.

     

    L’émotion a créé le langage pour le désir de la partager, puis le langage s’est amélioré, et, en s’embrasant, a suscité des émotions nouvelles. C’est ce qui fait que le langage s’enrichit sans cesse, qu’il bouge, qu’il gigote, qu’il vit passionnément, qu'il n’est jamais rassasié. Vue de haut la Terre est un gigantesque murmure, rien ne semble bouger mais tout est bruissement d’intelligence.

    De vernaculaire le langage est devenu véhiculaire pour empreindre, transmettre, informer. La boule de neige a dévalé en agglomérant chaque idée s'y accrochant au passage sur la pente.

  • Des rogatons de jean Gênet - 6

    Par quoi je commence ? Je suis fatiguée. Les choses affreuses ? Les choses jolies ? Y'en a plein, partout. Sa mélancolie poisseuse ? Sa joie de vivre aussi ?

    Bon. On va tenter d'être claire. Soit j’essaie de faire des jolies phrases, pour moi, pour vous, d'écrire des belles choses, de m'emporter, pour que vous ayez envie de me lire comme on lit un chapitre dans un bon livre. Soit j'en arrive tout de suite à la conclusion, puisque finalement, c'est ce qui compte, et que tout le reste est littérature. Mais il faut que j’explique quand même. J’ai jamais été bien en avance. Mais là, quand même. Je ne savais pas s’il fallait en parler. Je m’en suis rendue compte hier, tard, il ne comprenait pas, on s'est endormis, je pleurais.

    On peut commencer par la fin. Hier soir, ça s'est mal passé, c'est rare, il s'est levé vite, il est sorti du lit, il m'a dit qu'il partait un moment, avec son tabac. Il a enfilé le pantalon de mon pyjama rayé, qui lui fait de très jolies fesses par ailleurs. Moi, j'étais pas contente du tout, parce que je voulais qu'on discute. Je l'ai retrouvé dans la cuisine, en train de manger tout ce qui lui passait sous la main. Je déteste ça, mais je ne sais pas quoi faire dans ces moments là. Il m'a presque claqué la porte au nez, il était agressif, il m'a dit « tu peux me laisser faire ma crise de boulimie peinard ? » Alors je l'ai laissé faire sa crise de boulimie peinard. Et puis quand même, un peu après, j’ai pensé qu'il fallait que j'y retourne. Je lui ai demandé de ne pas manger ce qui était à Laure. Il était en train d'attaquer le saucisson qu'il m'avait donné dimanche, ça je voulais bien qu'il le mange, parce que moi, je m’en fous du saucisson, en plus ça me fiche des haut-le-cœur. J’ai serré Jean contre moi, pour compenser, lui montrer que les bras, c'était mieux que le saucisson à outrance. Et il était encore méchant, il m'a dit « oui, je vais venir me coucher comme un gros bébé ». J’ai dû soupirer. Il m'a dit qu'il était triste. Ça, je veux bien le croire, vu que moi aussi. J’entendais la pluie cingler mes volets. Ça tombait fort. Comme vache qui pisse même. Un vrai déluge, ouais.imagesCAD0TZCM.jpg

    On s’est couchés, tout de même. On a ri à nouveau, parce qu'on savait qu'on trouverait le sommeil qu’apaisés, confiants, heureux, même si c'était un leurre. On a inventé des noms de parfum que mes amis auraient pu créer. C'était drôle. Après, il m'a demandé si je l'aimais. J'ai un peu gloussé. Et j'ai demandé si lui il m'aimait. Il a dit non. Je lui ai dit « pourquoi parfois tu dis que tu m'aimes, et parfois que non ? ». Il m'a dit qu’il essayait les deux pour voir ce qui sonnait le mieux. J'ai dit que moi je l'aimais. Que je lui apprendrai à m'aimer, et que lui m'apprendrai à ne plus l'aimer. Après, je lui ai demandé s'il pensait que les anges allaient venir nous chercher. cupidon.jpgParce que plus tôt dans la journée, il m'avait dit « j'espère que des anges vont venir nous prendre sous leurs ailes et qu'on va s'envoler ». J'avais répondu « bof, j'aime pas les anges, et si ça se trouve ils puent sous les ailes ». Et donc, avant de s'endormir, je lui ai demandé si les anges allaient se pointer. Il m'a dit « non, ils ont trop honte de leur odeur sous les aisselles ». Et j'ai répondu qu'on avait qu'à leur filer le déodorant de Pascal qui était là hier et qui a oublié sa trousse de toilette chez moi. Il me semble qu’il a souri, dans le noir.

     

    Ce matin, j’ai fait pipi sur un truc bizarre et je l'ai laissé dormir. Je suis partie au travail, à contre-cœur, parce qu'hier, c'était bien de se réveiller avec lui, de prendre le café sur le balcon, et de savoir qu'on allait ensemble au musée des Arts Premiers. De prendre une douche. De lui demander son avis sur mes chaussures. J'ai enfilé mes sandales pour lui faire plaisir. On était un vrai petit couple. Il n'est même pas allé au musée à vélo, pour rester avec moi tout le temps. On a pris le bus, le métro, le RER même. L'exposition ne lui a pas plu, fallait s’y attendre, et moi je n'ai pas d'avis. C’est vrai qu'on les a pillés, et que je ne sais pas dans quelle mesure c'est intéressant, ce post-colonialisme qui ne dit pas son nom. En plus y'avait même pas de petits fours. Ce qui était le mieux pendant la visite, c'est quand on voyait des fondations de maisons et qu'il disait, d'un air pincé « mais chérie, c'était pas la cabane du petit ? Il ne voulait pas la garder ? » Et que je répondais « non, il est trop grand maintenant, ça ne l'amuse plus ». Et qu'il disait « mais je t'ai toujours dit que je voulais un dernier enfant », et que je répondais « ça suffit, je n'en peux plus, on en a déjà douze ! ». ribambelle_1216195745.gifEt là encore, je prends qu'un seul exemple. Parce que les trucs drôles, y'en a à la pelle, la complicité, les jeux de mots, la tendresse, les pitreries le n'importe quoi, c'est tout le temps, et c'est super. Ça l'a beaucoup fait rire quand, sur le livre d'or j'ai écrit « Quelle belle exposition ! » en signant « Benoît XVI et Madame ». Comme un gosse ouais, qu’il rigolait. On se sent libres et heureux quand on est comme ça, proches, effrontés, innocents, pas bouffés par quoi que ce soit.

    Dimanche aussi, j'ai passé une des plus belles journées de ma vie. Et je n'exagère même pas. Au petit déj il y avait plein de monde, beaucoup de gens qui ont dormi dans le salon après la crémaillère. Et Jean était là, avec nous. Il faisait des blagues à table, même à ceux qu'il ne connaissait pas. Je me suis dit que ça commençait bien. Après, il est resté, il a aidé pour le ménage. Puis on est allés déjeuner, tous, ma coloc, Pascal, lui, et moi, et d’autres. Il était là encore. Il s'affichait comme étant à moi, il m’appelait sa chérie, on était un couple au yeux de tous, un couple normal en plus.imagesCAXLBRGA.jpg J'en revenais même pas. Puis il est allé voir une de ses amies. En partant, comme il n'avait pas de livre sur lui, je lui ai filé « Le maître et Marguerite ». Et puis sur le palier il m'a dit, l’air inquiet, mais pas tant que ça « qu'est-ce qui nous arrive ? Ça me fait peur ». Je lui ai dit qu'il ne fallait pas avoir peur, mais je savais pas trop ce qui nous arrivait non plus. On avait encore tous prévu de dîner ensemble le soir, vingt heures devant la Cantine, boulevard de Belleville. Je lui avais dit « viens si tu veux, mais j'imagine que ça va faire beaucoup ? » Et non, même pas, il était là, vingt heures, tapantes. Formidable. On a mangé thaï finalement, une belle tablée de dix, Jean était en verve, là, présent, heureux, écoutant les autres, et proche de moi, on se faisait rire, on faisait rire les autres, il me faisait goûter son riz cantonnais avec ses baguettes, c'était très bon. Quand on a fumé une tige entre les plats, je lui ai dit qu'il avait l'air heureux, que ça lui allait bien. Il m'a dit que je ne devais pas y être pour rien. Ça m'a fait tellement plaisir ! J'avais enfin l'impression d'avoir trouvé quelque chose, que c'était ça le bonheur, être aimée par l'homme qu'on aime, manger avec ses amis, et la perspective de ne pas aller au boulot le lendemain. J’ai pensé à ce philosophe qui disait que lorsqu’on a l’amour, on a tout. Je ne sais plus qui c’était, sûrement un philosophe de bas étages, parce que c’est pas tout à fait vrai, mais quand même, quand on a l’amour, on a pas mal.

    Les autres sont rentrés, nous on est restés dans le quartier parce que je pouvais me coucher tard, et que j'avais envie de profiter de lui, un peu, seul, ça faisait longtemps que ça n'était pas arrivé. Ça s'est gâté un peu après, je ne sais plus pourquoi, mais on a réussi à se disputer. Pourtant, j'en avais pas envie du tout.

    Et enfin, si on remonte encore plus, il faut en revenir à la nuit de ma crémaillère. Je pensais qu'il ne viendrait pas. Il m'avait dit que si, mais comme il est jamais là où on l'attend... j'ai préféré dire à tout le disco2.jpgmonde qu'il ne serait pas là. Et puis il est arrivé. J'imagine qu'il a escaladé les grilles de la résidence, encore. Il est venu à la fenêtre de ma chambre, et il a dit qu’il voulait me voir. Moi je dansais dans les lumières électriques du salon, et quand j'ai entendu que quelqu'un me cherchait, j'ai compris, et j'étais contente. Je l'ai vu tout de suite, en blanc. Je ne sais plus ce dont on a parlé, mais c'était bien qu'il soit là ; je l'ai présenté à tout le monde en disant « tu connais Jean ? » et ça voulait dire : « vous voyez, il est là. Il est venu, pour moi ; il est là et il est beau et il m'aime, et je vous emmerde tous de ne jamais y avoir cru. »  Quand la gardienne, à l’aube, est venue se plaindre que tout l'immeuble lui passait des coups de fil, on a coupé la musique, mis les gens dehors et on a commencé à ranger. Jean m’a fait rire à ce moment là, je me rappelle, parce qu’il a dit « ben elle a qu’à débrancher son téléphone, la gardienne ! » Je savais qu'il y avait du monde dans ma chambre, j'avais peur qu'il ne veuille pas rester, à cause de sa pudeur. Mais pas du tout, on s'est faufilés sous mes draps, en chuchotant, riant doucement pour pas trop déranger les autres. J'étais heureuse à cet instant, très même, parce qu'il me serrait fort dans ses bras. Je lui ai dit que je l'aimais, je me souviens.

    Là, j'attends. Je ne sais pas bien quoi. Quand il se réveillera, il verra le résultat du test de grossesse sur la table de chevet. J’attends qu’il réagisse. Je ne sais pas comment. Tout à l’heure, imagesCAU71ALH.jpgen passant par la rue d’Orsel, j’ai regardé notre immeuble en construction et je n’ai pas allumé de cigarette. Il faisait plus frisquet. Le ciel était un peu palot, mais joli quand même. J’attends que Jean me téléphone. J'imagine qu'il le fera, pour me rendre le baiser que je lui ai donné ce matin, endormi, blotti dans ma couette et dans son sommeil d'enfant. Calme, tellement calme.