27.01.2012

Des rogatons de boboïtude

A Paris, on ne ne fout jamais les pieds sur les Champs, on indique la mauvaise direction aux touristes, on aurait préféré habiter dans le 11è, on est de mauvais poils, on déteste la rue de la Roquette, on se fait inviter dans des galeries d'art, on n'y reste pas, on se paye le Paris gratuit, on songe à reprendre ses études, on abandonne vite l'idée, on rate le dernier métro, on hèle les taxis occupés de Ménilmuche, on perd ses clefs, on perd la tête, on achète des pèches à 8 euros le kilo qu'on oublie dans un coin, on tente d'épuiser un lieu parisien place St Sulpice, on cherche la plage sous les pavés, on la trouve pas, on rentre pendre un bain, on évite la 4 aux heures de pointe, on la maudit quand on n'a pas le choix, on est abonné à Télérama, on regrette le Paris d'avant qu'on n'a jamais connu, on adore Delanoë, on déteste les bobos, on se rend même pas compte qu'on en est un, on film d'auteur au Champo, on week-end en Normandie, on vieilleries aux bouquinistes, on catalogue Ikéa pour éplucher les légumes, on République-Nation, on trop surfait Saint-Germain, on conférence au Collège de France, on canal de l'Ourcq, on jap' rue Daunou, on masque et la plume dans le studio 105 et la limite des places disponibles, on Cantatrice Chauve rue de la Huchette, on nuits parisiennes, on brunch onéreux, on trie sélectif, entre autres.

24.01.2012

Le rogaton du langage

Au départ il y eut le grognement bitonal.

Car il faut qu’il y ait un départ, une étincelle jaillie d’un globe lumineux ou une excroissance péniblement poussée à partir d’un bouillon primitif, comme une bulle grasse s’exhalant d’un marais pestilentiel chargé d’avortements de vie. Ce départ est indispensable à fixer les esprits même si on se doute que tout s’est fait graduellement, imperceptiblement, une genèse que nul témoin ne peut raconter. Se croire d’essence divine en constatant la perfection de l’esprit ou issu d’un magma infâme par effet de chleuasme sont deux procédés utilisables afin de ne pas perdre la boule devant le questionnement qu’impose le mystère d’une naissance.

Il y eut donc ce grognement, aigu pour dire le jour, grave pour redouter la nuit. C’était déjà un chant, le plus basique qui se puisse être mais le plus prometteur aussi car il contenait en germe toutes les arabesques dont l’homme jouerait ensuite pour dire les mille teintes du jour et de la nuit. Il savait déjà qu’il allait créer le langage.

 

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Devant un paysage sublime ocre et rouge éclairant une quiétude vespérale après un massacre sanglant et magnifique l’homme a très tôt eu besoin, pour parfaire son bonheur, de partager ses émotions. Danser le pas de l’ours ou le bond de la gazelle ne permettaient pas des variations à l’infini pour exprimer les divers degrés de joie, de tristesse, de colère, de révolte, d’abandon, alors la parole lui est venue et le verbe lui a paru si extraordinaire qu’il a cru qu’un dieu s’exprimait en lui.

Ressentir quelque chose et ne pouvoir en parler est comme le silence absolu, cela rend fou. Le silence du Sahara ne paraît délicieux que parce qu’il est empli de microscopiques bruits brassés par l’onde molle d’un vent chaud.

Parler sert à dire, à extirper de soi la pensée, comme l’écrit sera plus tard utile à la transmission, à la vulgarisation. La pensée sublime, l’idée lumineuse, la découverte ingénieuse, il faut que nous les disions, mais pas n’importe comment, et le langage oral permet toutes les subtilités, ces subtilités qu’on tente vaille que vaille de traduire dans l’écrit par des figures de style, une poésie acharnée, des onomatopées approximatives ou ces quelques béquilles malhabiles que sont les signes de ponctuations ou les annotations diacritiques ; l’écrit n’est pas une œuvre achevée, il lui reste bien des progrès à faire. Il fut inventé comme dans l’urgence, lorsque le nombre des récipiendaires s’éleva et que la somme des savoirs à transmettre se fit trop imposante pour que la seule mémoire suffît, même aidée par le chant modulé des paroles et les rimes hameçonnant les mots.

Inutile de signer des paroles, chacun reconnaît l’autre, de quelle région il vient, de quel canton, de quel village et au final de quel individu il s’agit.

 

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Et puis, au-delà de la signification des mots ou des phonèmes, l’oral a ce que l’écriture ne possèdera jamais, un rôle de divertissement pur. On peut parler pour parler alors qu’écrire pour écrire est rarement tenté, ou alors c’est qu’on dessine, c’est qu’on fait de la calligraphie. Certains affirment que c’est l’apanage des femmes que de savoir parler pour ne rien dire, que si ce n’est pas elles qui ont inventé la conversation au moins donnent-elles l’impression qu’elle a été créée pour elles, que ce sont elles qui en profitent le plus, capables de répéter plusieurs fois la même chose jusqu’à ce qu’un nouveau sujet leur vienne à l’esprit. C’est bien sûr faux, c’est par sympathie ou par jalousie de leur faconde généreuse que de tels propos s’affirment, et beaucoup d’hommes possèdent également ce don.

 

L’émotion a créé le langage pour le désir de la partager, puis le langage s’est amélioré, et, en s’embrasant, a suscité des émotions nouvelles. C’est ce qui fait que le langage s’enrichit sans cesse, qu’il bouge, qu’il gigote, qu’il vit passionnément, qu'il n’est jamais rassasié. Vue de haut la Terre est un gigantesque murmure, rien ne semble bouger mais tout est bruissement d’intelligence.

De vernaculaire le langage est devenu véhiculaire pour empreindre, transmettre, informer. La boule de neige a dévalé en agglomérant chaque idée s'y accrochant au passage sur la pente.

17.01.2012

Des rogatons de jean Gênet - 6

Par quoi je commence ? Je suis fatiguée. Les choses affreuses ? Les choses jolies ? Y'en a plein, partout. Sa mélancolie poisseuse ? Sa joie de vivre aussi ?

Bon. On va tenter d'être claire. Soit j’essaie de faire des jolies phrases, pour moi, pour vous, d'écrire des belles choses, de m'emporter, pour que vous ayez envie de me lire comme on lit un chapitre dans un bon livre. Soit j'en arrive tout de suite à la conclusion, puisque finalement, c'est ce qui compte, et que tout le reste est littérature. Mais il faut que j’explique quand même. J’ai jamais été bien en avance. Mais là, quand même. Je ne savais pas s’il fallait en parler. Je m’en suis rendue compte hier, tard, il ne comprenait pas, on s'est endormis, je pleurais.

On peut commencer par la fin. Hier soir, ça s'est mal passé, c'est rare, il s'est levé vite, il est sorti du lit, il m'a dit qu'il partait un moment, avec son tabac. Il a enfilé le pantalon de mon pyjama rayé, qui lui fait de très jolies fesses par ailleurs. Moi, j'étais pas contente du tout, parce que je voulais qu'on discute. Je l'ai retrouvé dans la cuisine, en train de manger tout ce qui lui passait sous la main. Je déteste ça, mais je ne sais pas quoi faire dans ces moments là. Il m'a presque claqué la porte au nez, il était agressif, il m'a dit « tu peux me laisser faire ma crise de boulimie peinard ? » Alors je l'ai laissé faire sa crise de boulimie peinard. Et puis quand même, un peu après, j’ai pensé qu'il fallait que j'y retourne. Je lui ai demandé de ne pas manger ce qui était à Laure. Il était en train d'attaquer le saucisson qu'il m'avait donné dimanche, ça je voulais bien qu'il le mange, parce que moi, je m’en fous du saucisson, en plus ça me fiche des haut-le-cœur. J’ai serré Jean contre moi, pour compenser, lui montrer que les bras, c'était mieux que le saucisson à outrance. Et il était encore méchant, il m'a dit « oui, je vais venir me coucher comme un gros bébé ». J’ai dû soupirer. Il m'a dit qu'il était triste. Ça, je veux bien le croire, vu que moi aussi. J’entendais la pluie cingler mes volets. Ça tombait fort. Comme vache qui pisse même. Un vrai déluge, ouais.imagesCAD0TZCM.jpg

On s’est couchés, tout de même. On a ri à nouveau, parce qu'on savait qu'on trouverait le sommeil qu’apaisés, confiants, heureux, même si c'était un leurre. On a inventé des noms de parfum que mes amis auraient pu créer. C'était drôle. Après, il m'a demandé si je l'aimais. J'ai un peu gloussé. Et j'ai demandé si lui il m'aimait. Il a dit non. Je lui ai dit « pourquoi parfois tu dis que tu m'aimes, et parfois que non ? ». Il m'a dit qu’il essayait les deux pour voir ce qui sonnait le mieux. J'ai dit que moi je l'aimais. Que je lui apprendrai à m'aimer, et que lui m'apprendrai à ne plus l'aimer. Après, je lui ai demandé s'il pensait que les anges allaient venir nous chercher. cupidon.jpgParce que plus tôt dans la journée, il m'avait dit « j'espère que des anges vont venir nous prendre sous leurs ailes et qu'on va s'envoler ». J'avais répondu « bof, j'aime pas les anges, et si ça se trouve ils puent sous les ailes ». Et donc, avant de s'endormir, je lui ai demandé si les anges allaient se pointer. Il m'a dit « non, ils ont trop honte de leur odeur sous les aisselles ». Et j'ai répondu qu'on avait qu'à leur filer le déodorant de Pascal qui était là hier et qui a oublié sa trousse de toilette chez moi. Il me semble qu’il a souri, dans le noir.

 

Ce matin, j’ai fait pipi sur un truc bizarre et je l'ai laissé dormir. Je suis partie au travail, à contre-cœur, parce qu'hier, c'était bien de se réveiller avec lui, de prendre le café sur le balcon, et de savoir qu'on allait ensemble au musée des Arts Premiers. De prendre une douche. De lui demander son avis sur mes chaussures. J'ai enfilé mes sandales pour lui faire plaisir. On était un vrai petit couple. Il n'est même pas allé au musée à vélo, pour rester avec moi tout le temps. On a pris le bus, le métro, le RER même. L'exposition ne lui a pas plu, fallait s’y attendre, et moi je n'ai pas d'avis. C’est vrai qu'on les a pillés, et que je ne sais pas dans quelle mesure c'est intéressant, ce post-colonialisme qui ne dit pas son nom. En plus y'avait même pas de petits fours. Ce qui était le mieux pendant la visite, c'est quand on voyait des fondations de maisons et qu'il disait, d'un air pincé « mais chérie, c'était pas la cabane du petit ? Il ne voulait pas la garder ? » Et que je répondais « non, il est trop grand maintenant, ça ne l'amuse plus ». Et qu'il disait « mais je t'ai toujours dit que je voulais un dernier enfant », et que je répondais « ça suffit, je n'en peux plus, on en a déjà douze ! ». ribambelle_1216195745.gifEt là encore, je prends qu'un seul exemple. Parce que les trucs drôles, y'en a à la pelle, la complicité, les jeux de mots, la tendresse, les pitreries le n'importe quoi, c'est tout le temps, et c'est super. Ça l'a beaucoup fait rire quand, sur le livre d'or j'ai écrit « Quelle belle exposition ! » en signant « Benoît XVI et Madame ». Comme un gosse ouais, qu’il rigolait. On se sent libres et heureux quand on est comme ça, proches, effrontés, innocents, pas bouffés par quoi que ce soit.

Dimanche aussi, j'ai passé une des plus belles journées de ma vie. Et je n'exagère même pas. Au petit déj il y avait plein de monde, beaucoup de gens qui ont dormi dans le salon après la crémaillère. Et Jean était là, avec nous. Il faisait des blagues à table, même à ceux qu'il ne connaissait pas. Je me suis dit que ça commençait bien. Après, il est resté, il a aidé pour le ménage. Puis on est allés déjeuner, tous, ma coloc, Pascal, lui, et moi, et d’autres. Il était là encore. Il s'affichait comme étant à moi, il m’appelait sa chérie, on était un couple au yeux de tous, un couple normal en plus.imagesCAXLBRGA.jpg J'en revenais même pas. Puis il est allé voir une de ses amies. En partant, comme il n'avait pas de livre sur lui, je lui ai filé « Le maître et Marguerite ». Et puis sur le palier il m'a dit, l’air inquiet, mais pas tant que ça « qu'est-ce qui nous arrive ? Ça me fait peur ». Je lui ai dit qu'il ne fallait pas avoir peur, mais je savais pas trop ce qui nous arrivait non plus. On avait encore tous prévu de dîner ensemble le soir, vingt heures devant la Cantine, boulevard de Belleville. Je lui avais dit « viens si tu veux, mais j'imagine que ça va faire beaucoup ? » Et non, même pas, il était là, vingt heures, tapantes. Formidable. On a mangé thaï finalement, une belle tablée de dix, Jean était en verve, là, présent, heureux, écoutant les autres, et proche de moi, on se faisait rire, on faisait rire les autres, il me faisait goûter son riz cantonnais avec ses baguettes, c'était très bon. Quand on a fumé une tige entre les plats, je lui ai dit qu'il avait l'air heureux, que ça lui allait bien. Il m'a dit que je ne devais pas y être pour rien. Ça m'a fait tellement plaisir ! J'avais enfin l'impression d'avoir trouvé quelque chose, que c'était ça le bonheur, être aimée par l'homme qu'on aime, manger avec ses amis, et la perspective de ne pas aller au boulot le lendemain. J’ai pensé à ce philosophe qui disait que lorsqu’on a l’amour, on a tout. Je ne sais plus qui c’était, sûrement un philosophe de bas étages, parce que c’est pas tout à fait vrai, mais quand même, quand on a l’amour, on a pas mal.

Les autres sont rentrés, nous on est restés dans le quartier parce que je pouvais me coucher tard, et que j'avais envie de profiter de lui, un peu, seul, ça faisait longtemps que ça n'était pas arrivé. Ça s'est gâté un peu après, je ne sais plus pourquoi, mais on a réussi à se disputer. Pourtant, j'en avais pas envie du tout.

Et enfin, si on remonte encore plus, il faut en revenir à la nuit de ma crémaillère. Je pensais qu'il ne viendrait pas. Il m'avait dit que si, mais comme il est jamais là où on l'attend... j'ai préféré dire à tout le disco2.jpgmonde qu'il ne serait pas là. Et puis il est arrivé. J'imagine qu'il a escaladé les grilles de la résidence, encore. Il est venu à la fenêtre de ma chambre, et il a dit qu’il voulait me voir. Moi je dansais dans les lumières électriques du salon, et quand j'ai entendu que quelqu'un me cherchait, j'ai compris, et j'étais contente. Je l'ai vu tout de suite, en blanc. Je ne sais plus ce dont on a parlé, mais c'était bien qu'il soit là ; je l'ai présenté à tout le monde en disant « tu connais Jean ? » et ça voulait dire : « vous voyez, il est là. Il est venu, pour moi ; il est là et il est beau et il m'aime, et je vous emmerde tous de ne jamais y avoir cru. »  Quand la gardienne, à l’aube, est venue se plaindre que tout l'immeuble lui passait des coups de fil, on a coupé la musique, mis les gens dehors et on a commencé à ranger. Jean m’a fait rire à ce moment là, je me rappelle, parce qu’il a dit « ben elle a qu’à débrancher son téléphone, la gardienne ! » Je savais qu'il y avait du monde dans ma chambre, j'avais peur qu'il ne veuille pas rester, à cause de sa pudeur. Mais pas du tout, on s'est faufilés sous mes draps, en chuchotant, riant doucement pour pas trop déranger les autres. J'étais heureuse à cet instant, très même, parce qu'il me serrait fort dans ses bras. Je lui ai dit que je l'aimais, je me souviens.

Là, j'attends. Je ne sais pas bien quoi. Quand il se réveillera, il verra le résultat du test de grossesse sur la table de chevet. J’attends qu’il réagisse. Je ne sais pas comment. Tout à l’heure, imagesCAU71ALH.jpgen passant par la rue d’Orsel, j’ai regardé notre immeuble en construction et je n’ai pas allumé de cigarette. Il faisait plus frisquet. Le ciel était un peu palot, mais joli quand même. J’attends que Jean me téléphone. J'imagine qu'il le fera, pour me rendre le baiser que je lui ai donné ce matin, endormi, blotti dans ma couette et dans son sommeil d'enfant. Calme, tellement calme.

09.01.2012

Des rogatons de Jean Genêt - 5

Je vais essayer de ne rien oublier. Déjà j'étais saoule. Et encore un peu maintenant je crois.
Il n'est pas venu gare de l'Est, y'avait un goût de déjà vu, mais l'amertume en moins, je voulais plus faire avec. J’ai essayé de le joindre sur son téléphone fixe, j'ai laissé un message, il m'a rappelée de suite, il m'a dit qu'il avait passé trop de temps à la piscine, qu'il n'avait pas pu venir. Et qu'il ne viendrait pas du tout. Il m'a supplié « demain, demain, dis-moi que tu peux ! ». J'ai dit non. J'ai dit que je pouvais que ce soir, il voulait savoir ce que je faisais demain, j'ai dit que je lui dirai pas, il a insisté mais j'ai pas lâché le morceau. Mais il a quand même pu se libérer hier soir, il n'avait rien de prévu en fait, il joue, comme le zèbre, le film avec Thierry Lhermitte, qui est nul et qui est en plus un bouquin d'Alexandre Jardin, encore pire. Bref, on s'est vus et on a bu, comme toujours, alors qu'on aurait pas dû, enfin surtout moi. Je crois qu'il a mal dormi alors que moi super bien, je suis fatiguée en ce moment.imagesCAU6L3OS.jpgCe matin, j'avais oublié qu'il était là, vous savez, l'espace d'une seconde, quand on ouvre les yeux, parce que France Inter se met en branle.

 

On s'est levés, j'ai pas pris de douche parce que j'en ai pris une hier soir, j'ai d'ailleurs failli me casser la binette cent cinquante fois dans la baignoire tellement j'étais ivre. Il m'a mise au lit, je crois, je me souviens vraiment de rien. Je sais qu'il a escaladé le balcon pour entrer, après avoir posé son vélo. Et quand il l'attachait, je lui clamais « Roméo, pourquoi es-tu Roméo ? », et c'était drôle parce qu'on était à la même hauteur, j’habite au rez-de-chaussée.

Hier soir, j'avais très chaud quand je suis arrivée, et je transpirais, alors il m'a donné sa fleur d'oranger ; il dépose des cotons imbibés dans un pot en verre, comme un pot de confiture, et souvent, il file aux toilettes et il s'en applique dans le cou, je me suis lavée le visage avec. Je sentais Jean,imagesCALNFM88.jpg et je lui ai parlé de Proust. Il m’écoutait, avec ses petits yeux perçants, ensuite on a parlé de Coulommiers, il connaît cette ville, et moi j'étais au bahut toute la journée hier. Asterix01.jpgMême que visiter l'internat, ça m'a fichu un de ces cafards ! Pauvres gosses. Il m'a dit que pour lui, la liberté, c'était Astérix chez les Goths, quand Obélix comprend dix cases après ce qu'a voulu dire Panoramix en disant « il est déchaîné », et qu'il se bidonne pendant trois pages. J'ai trouvé que c'était une jolie définition mais qu'on n’était pas libres. Après, je crois que c’est à ce moment là, il m’a dit que je n’avais jamais été aussi belle, et on est rentrés.

Ce matin, il m’expliquait Buren. Il trouve les colonnes très belles. Moi j'aime pas toute cette fumisterie, mais quand il parle d'art contemporain, ça me donne presque envie de penser que c'est vraiment de l'art. Il m'a dit, dans la cuisine, que s'il était plasticien, il représenterait le vide entre mon frigo et mon mur, et les manches à balais au fond. Il est d'accord pour aller voir l'expo sur les Maori au quai Branly, j'ai des places pour l'inauguration. imagesCA6FUD6G.jpgEntre les deux bars dans lesquels on est passés, on s’est arrêtés chez moi, je voulais poser les cadeaux qu'ils nous ont filés au lycée, parce que c'était un joli paquet mais ça prenait vachement de place. Je suis rentrée, y’avait Julie qui m'a avertie d’une histoire de cafards dans sa chambre, tiens oui ça me revient juste maintenant, et même que je me suis dit que c'était craignos, mais comme j'étais avec Jean, j'en avais vraiment pas grand chose à fiche. Quand je suis sortie, il m'attendait, il s'était assis dans la poubelle. Je lui ai pris la main, et je l'ai tiré vers moi, sans rien dire, comme si c'était normal qu'il se soit assis dans la poubelle. J'aime bien quand il fait le clown. Au réveil, il m’a dit bonjour. Moi, je ne dis jamais bonjour le matin mais j’ai répondu quand même. Je crois que je l’aime plus sereinement, même si j'imagine que ça n'en a pas du tout l'air.

On a beaucoup rigolé sur le trajet qui m'amène au métro ce matin. Il faisait assez bon encore. L’arrière saison fait ce qu’elle peut. On a vu des flics, il m'a dit que c'était peut-être ceux qui mettent des amendes aux gens en retard, et j'ai dit que ça serait drôle. « Vous commencez à quelle heure ? Neuf heures ? Il est neuf heures cinq, ça vous fera quinze euros. » On imaginait aussi que les ouvriers en bâtiment enclenchent une cassette avec des bruits de perceuse, pour quand les gens passent dans la rue, et surtout le patron. On est repassés rue d’Orsel, et il m'a dit « tiens, notre maison ! Ben ça avance pas vite, on va se cailler les miches cet hiver ! », et ça, c'était génial. A un moment il m'a dit, « je suis bien là, avec la femme de ma vie à gauche, et mon vélo à droite ». J'ai demandé, si c'était aussi le vélo de sa vie, et celle-là j'en suis pas peu fière.

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Ce qui m'ennuie, c'est qu’hier soir j'ai dit plein de conneries, sur l'amour et tout ça, du même tonneau que les envolées que je laissais sur son répondeur, avant. Il a sorti « A Rebours » de son petit sac à dos troué, et il m'a montré le passage sur les enfants dont il m'avait parlé dimanche. J'ai lu l'extrait, même que je me suis dit qu'il fallait que je retienne la page pour y rejeter un œil plus tard, cent-soixante-huit peut-être ? C'était beau, mais je lui ai dit qu'on pouvait pas lire du Huysmans comme ça, que y'avaitimagesCAR9JD6M.jpg des moments pour, et il était pas du tout d'accord. Je sais qu'à un moment il m'a dit « sors-moi d'ici, qu'est-ce que je fous là ? », et j'aurais tellement aimé, mais je ne savais pas trop comment m’y prendre. Aussi, je lui ai parlé des dieux romains, représenté élancés, nus et bouclés, et je lui ai dit que ça lui correspondant vachement, même qu'il a pas aimé, il aurait préféré être un dieu grec. Ce matin, sur mon balcon, j'étais avec lui, il m'a dit que c'était dommage que j'aille travailler, parce qu'on aurait pu passer une belle matinée tous les deux, et j'étais bien d'accord, mais je n'ai pas bien le choix. Il m'a dit au métro avant que je file, « appelle-moi du boulot, qu'on fasse l'amour au téléphone ». J'ai dit d'accord. Et puis il a dit qu'il fallait qu'il trouve une maison de la presse.

08.01.2012

Un rogaton pour la magie du cinéma

Au cinéma, au milieu d’une immense tambouille d’œuvres médiocres,  il y a des films mémorables, des scènes inoubliables, et puis parfois émerge l’instant qui transfigure le spectateur.

 

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Les films mémorables le sont pour diverses raisons, le plus souvent personnelles. On se souvient d’une œuvre parce qu’elle nous parle ou parce qu’elle paraît nous rendre plus intelligent lorsqu’on saisit un sens profond à un ensemble de symboles, d’approches, de non-dits, d’ambiances, comme sont par exemple les films de David Lynch. Dans un autre registre on n’oublie pas non plus, certains les recherchent, les films accumulant d’une façon involontaire tous les mauvais procédés, histoire inepte, doublage atroce, anachronismes délirants, couleurs criardes, action engluée, humour vulgaire, philosophie de comptoir ; Les nanars ont à juste titre leurs aficionados.

La scène inoubliable est celle qui fait rire toutes les générations avec toujours la même force, celle qui intensifie une poignante tragédie, celle dont les paroles participent d’un moyen d’expression qui balaie le sens des propos. C’est De Funès dans « Jo » offrant l’apéritif en balbutiant, c’est Johnny de « Johnny got his gun » qui, après avoir réalisé qu’il n’a plus ni bras ni jambes ni moyen d’expression découvre qu’il peut se faire entendre par l’utilisation du code Morse modifié, c’est l’interminable monologue de Veronika dans « La Maman et la Putain ».

Mais cet instant qui transfigure, le moment qui étreint le cœur du spectateur pour en exprimer douloureusement quelques gouttes d’espoir, il se rencontre dans la scène finale se conjuguant avec le générique de fin de « Cria cuervos » de Carlos Saura. Deux minutes quarante-deux secondes qui font jaillir les émotions.

 

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D’abord parce que tout le film a raconté une histoire pesante, désespérante, déprimante à travers les yeux d’une petite fille qui ne sait pas sourire. Non pas qu’elle soit triste mais elle n’a pas appris qu’on pouvait le faire. Orpheline comme ses deux autres sœurs elle est celle qui souffre forcément le plus, l’aînée ayant déjà un pied dans ce que sera sa vie d’adulte et la plus jeune, encore inconsciente des réalités, ne sera pas marquée par les épreuves de ce temps. Elle est obligée de s’enfermer sur des souvenirs qu’elle embellit et dont on sait qu’ils resteront attachés à ses pas toute sa vie même si elle apprendra à les mettre parfois de côté.

Carlos Saura a su choisir une actrice idéale, une Ana Torrent fragile mais inaltérable, une petite noiraude qui sait bien faire le gros dos, et écoute avec avidité une chansonnette aux paroles mièvres qui est le reflet de ce à quoi elle devra s’accrocher pour traverser la vie sans encombre : donner de l’importance aux détails pour que le mortel essentiel nous oublie. En écoutant cette chanson elle semble narguer ce qu’elle croit être son destin.

 

Rue Cria cuervos.PNG

Cette scène finale commence par un zoom arrière montrant les trois petites filles se rendant à l’école le jour de la rentrée, sortant de leur maison madrilène isolée de l’animation de la ville par de hauts murs étouffant le son de la circulation, pressenti seulement comme une rumeur quand on se trouve à l’intérieur du jardin de la maison. A mesure que le zoom élargit le champ de vision le son augmente. Ces petites filles ont passé leurs vacances d’été dans cette maison, protégées, et marchent maintenant d’un pas décidé vers un avenir inconnu, chacune semblant ignorer l’autre et se séparant au fur et à mesure de leur progression vers cette école, la caméra s’attachant peu à peu à ne plus montrer que cette petite fille jouée par Ana Torrent quittant sa maison fermement, comme si elle ne devait jamais plus y retourner. D’ailleurs elle n’y retournera pas, celle qui rentrera le soir sera déjà une autre. En arrivant dans la cour de l’école, habillée d’un uniforme que toutes les autres ont également revêtu, on ne la voit plus qu’esquissée, tournant au coin d’un escalier, perdue parmi la foule des autres écolières. Son histoire appartient désormais à l’humanité entière et peut-être chacune de ces petites filles a-t-elle vécu une semblable histoire.
L’espoir naît de cette image, de la rentrée dans le rang d’une tragédie qui en atténue les effets. Elle s’en sortira, on le sait. Elle n’oubliera pas mais elle s’en sortira.

Et cette chanson sans importance vient baigner ces images pour rappeler à quel point l’adulte est forgé par l’enfant. Ces quelques notes sont déjà une nostalgie, mais ne sont plus qu’une nostalgie nous disant qu’il est trop tard pour changer quoi que ce soit et qu’il ne reste plus qu’à avancer.

 

 

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C’est vraiment chouette le cinéma quand les réalisateurs ne prennent pas les spectateurs pour des incultes ou des gougnafiers !

Les Américains, qui dans ce domaine sont les rois des cuistres, n’auraient pas hésité, pour profiter inconséquemment d’un succès mérité, à faire une suite qui aurait défloré ce premier épisode, voire une «  préquelle » imbécile, comme ils savent si bien le faire, qui aurait bien inutilement raconté la rencontre des parents au milieu de la montée du fascisme en Espagne. Il paraît qu’il ne faut plus s’étonner de rien depuis qu’ils ont osé faire une suite à « 2001, l’Odyssée de l’espace »… Alice doit rester au pays des merveilles.

02.01.2012

Des rogatons de grains de folie

 

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Je suis un des onze mille lamas de l’expédition du général Raminahui et je porte sur mon bât, ainsi que tous les autres, une arrobe d’or. Nous venons de faire demi-tour pour soustraire à la cupidité des diables de fer tout l’or que nous transportons et qui aurait dû servir à remplir jusqu’à la hauteur d’une main dressée le cuarto del rescate, cette pièce du palais d’Atahualpa où il fut enfermé en attendant notre rançon qui le libérerait et qui vient d’être assassiné lentement par un lacet de cuir mouillé sur la grande place de Cajamarca. Dans une caverne des Llanganatis ou dans une jungle impénétrable nous allons le dissimuler pour toujours. L’or n’est pas une monnaie dans notre pays.

 

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Je suis un crâne au sommet d’une pyramide au bord de l’Indus. Quand mes orbites voyaient encore une poussière est née au bord de l’horizon, annonciatrice de désolation, de stérilité, de peste. Des petits chevaux nerveux la faisaient monter haut dans le ciel par le piétinement nerveux et rapide, comme impatient, de leurs sabots sans fers. Quand ces animaux de l’apocalypse ont stoppé, elle est retombée et j’ai vu le sabre d’un soldat siffler vers mon cou. Puis plus rien jusqu’à cet amoncellement qui me donnera l’éternité dans les mémoires de ceux qui me suivront. En m’érigeant avec mes semblables en pyramide, Tamerlan, qui vint au monde les mains rougies de sang, m’a sorti de l’oubli perpétuel.

Je suis un jeune bison qui vit paisiblement dans une grande plaine. Au loin, par delà la rivière que je traverse parfois l’été, je vois quelques hauteurs enfumées. On m’a dit que plus loin encore existent de formidables rochers infranchissables où vivent des monstres rugissants, mais je crois que c’est une légende qu’on me sert pour m’encourager à ne pas m’éloigner trop loin ; C’est vrai que parfois l’envie me vient de galoper vers le nord sans m’arrêter, sans rien regarder. Aujourd’hui des hommes à cheval sont venus sur ma prairie, ils faisaient un bruit de mille tonnerres. La plaine qui était verte et ocre est maintenant entièrement rouge.

 

Je suis un moujik, je suis un tutsi, je suis un Juif ukrainien, un protestant, un Chiite, une baleine, un catholique, un Chouan, un Jacques, un Ilote, un aristocrate trop riche, un réfugié trop pauvre, le voisin de quelqu’un, la gêne ou la honte d’un autre.

Je suis la folie des hommes, la Terre est ma maison.

Des rogatons de Jean Genêt - 4

Emballé c'est pesé, on se voit demain. Jean vient me chercher à la gare de l'Est. Peut-être qu'il sera plus ponctuel qu'après les vacances, à Montparnasse ? Rien n'est sûr, mais c'est lui qui a proposé. Je viens de faire une pause d'une demi-heure, et j'ai fumé trois clopes, riant comme une couillonne dans la cour amoureuse, au milieu de mes collègues allant et venant. Il sait bien y faire. Je lui ai parlé des cours d'histoire de l'art. 400px-Niaux,_bisons.jpgJe lui ai parlé des dessins dans les grottes dont on ne connaît pas l'origine. Il m'a dit « mais c'est évident ! c'est fait par les pédés qui allaient pas à la chasse ! ». J'ai dit que j'allais soumettre cette théorie au prof. Je lui ai raconté aussi pour le bison à plusieurs pattes qui serait le premier dessin de l'histoire de la bande dessinée. Je lui ai parlé de l’expression « vingt-deux ! », qui est là pour évoquer le dédoublement du onze, comme des jambes quand on court. Il m'a dit, jaloux, « mais comment il sait tout ça, ton prof ? » J’ai répondu qu’il avait beaucoup de culture, enfin que je croyais. Il m'a dit « c'est dommage, ça serait plus chouette s'il inventait ». Hé hé, moi je sais qu’il invente rien, mais j’adore que Jean trouverait ça encore plus formidable qu’il invente. Bref. De quoi on a parlé d'autre ? Il m'a dit que quand je l'appelais, il s'allongeait sur son lit, qu'il faisait sa fleur, sa Brigitte Bardot. Il m'a demandé si j'étais en grève aujourd'hui, j'ai dit que non, qu'il n'y avait pas eu de mot d'ordre ici. On a parlé de l'école qui commence à huit heures pour les marmots. Je lui ai dit que c'était fou, que c’était vraiment tôt. Il a utilisé le mot embrigadement, et j’étais bien d'accord. De bonne heure, pour finalement pas grand chose. Il m'a dit qu'on ne ferait pas l'amour demain soir, puisque j'étais déjà enceinte. Il m'a dit qu'il était en train de chercher une clinique privée. Il voulait aussi que j'accouche à l'étranger, pour qu'on ait un gosse d'une autre nationalité. J'ai répondu que je voulais un hôpital, je fais confiance au service public.

Je lui ai dit que j'étais libre demain soir. Il m'a dit « pourquoi ce soir t'es avec qui ? ». J'ai ri, j'ai dit avec personne. Mais j'ai expliqué que je prenais le train le lendemain pour un déplacement de boulot. Il a dit « c'est marrant, tu prévois toujours, mais légère en même temps, une bonne professionnelle ». J'ai dit que professionnelle, c'était pas vraiment un terme qui me convenait. Il a dit si, sinon je ne serais pas là où je suis. J'ai dit que non, que j'étais plutôt une usurpatrice. Il a dit oui, aussi, sûrement. Là, c’était un pic, il parlait de notre relation. Il aime faire croire que je joue avec lui. Quand il dit ça, j'ai envie de lui arracher les yeux, tellement ça m'énerve comme je suis dingue de lui et que la séduction renouvelée, c'est pas un jeu, ou alors quand on s'y prend, on en oublie les règles, et on devient esclave de sa partie. Tiens c'est bien dit ça, je lui ressortirai la prochaine fois.

Il m'a dit que j'étais intelligente, fine et drôle. Image1.jpgJe lui ai répondu que ça m'allait bien comme compliment, en le remerciant, un peu gênée. On a parlé du cinoche aussi, finalement il ne veut plus voir l'Apollonide, il change tout le temps d'avis. Il a parlé d'un autre film. Je lui ai dit que j'avais regardé « La classe américaine » avec Pascal hier, il m'a dit « ah oui, il est génial ! » On a rigolé sur la ouiche lorraine et sur « les anglais ont débarqué, va falloir passer par derrière » comme au bon vieux temps, mais il faudrait plutôt qu'on se dépasse au lieu d'être dans le mélo d'avant qui nous a fait du mal. Il aime le romantisme il m'a dit. Il n'a pas aimé quand dimanche je lui ai dit « la prochaine fois, on fera l'amour ». Il a trouvé ça rustre. Moi je lui ai dit que ça ne l'était pas du tout. Sinon, il m'embrasse, et il m'embrasse encore.  

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