24.01.2012

Le rogaton du langage

Au départ il y eut le grognement bitonal.

Car il faut qu’il y ait un départ, une étincelle jaillie d’un globe lumineux ou une excroissance péniblement poussée à partir d’un bouillon primitif, comme une bulle grasse s’exhalant d’un marais pestilentiel chargé d’avortements de vie. Ce départ est indispensable à fixer les esprits même si on se doute que tout s’est fait graduellement, imperceptiblement, une genèse que nul témoin ne peut raconter. Se croire d’essence divine en constatant la perfection de l’esprit ou issu d’un magma infâme par effet de chleuasme sont deux procédés utilisables afin de ne pas perdre la boule devant le questionnement qu’impose le mystère d’une naissance.

Il y eut donc ce grognement, aigu pour dire le jour, grave pour redouter la nuit. C’était déjà un chant, le plus basique qui se puisse être mais le plus prometteur aussi car il contenait en germe toutes les arabesques dont l’homme jouerait ensuite pour dire les mille teintes du jour et de la nuit. Il savait déjà qu’il allait créer le langage.

 

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Devant un paysage sublime ocre et rouge éclairant une quiétude vespérale après un massacre sanglant et magnifique l’homme a très tôt eu besoin, pour parfaire son bonheur, de partager ses émotions. Danser le pas de l’ours ou le bond de la gazelle ne permettaient pas des variations à l’infini pour exprimer les divers degrés de joie, de tristesse, de colère, de révolte, d’abandon, alors la parole lui est venue et le verbe lui a paru si extraordinaire qu’il a cru qu’un dieu s’exprimait en lui.

Ressentir quelque chose et ne pouvoir en parler est comme le silence absolu, cela rend fou. Le silence du Sahara ne paraît délicieux que parce qu’il est empli de microscopiques bruits brassés par l’onde molle d’un vent chaud.

Parler sert à dire, à extirper de soi la pensée, comme l’écrit sera plus tard utile à la transmission, à la vulgarisation. La pensée sublime, l’idée lumineuse, la découverte ingénieuse, il faut que nous les disions, mais pas n’importe comment, et le langage oral permet toutes les subtilités, ces subtilités qu’on tente vaille que vaille de traduire dans l’écrit par des figures de style, une poésie acharnée, des onomatopées approximatives ou ces quelques béquilles malhabiles que sont les signes de ponctuations ou les annotations diacritiques ; l’écrit n’est pas une œuvre achevée, il lui reste bien des progrès à faire. Il fut inventé comme dans l’urgence, lorsque le nombre des récipiendaires s’éleva et que la somme des savoirs à transmettre se fit trop imposante pour que la seule mémoire suffît, même aidée par le chant modulé des paroles et les rimes hameçonnant les mots.

Inutile de signer des paroles, chacun reconnaît l’autre, de quelle région il vient, de quel canton, de quel village et au final de quel individu il s’agit.

 

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Et puis, au-delà de la signification des mots ou des phonèmes, l’oral a ce que l’écriture ne possèdera jamais, un rôle de divertissement pur. On peut parler pour parler alors qu’écrire pour écrire est rarement tenté, ou alors c’est qu’on dessine, c’est qu’on fait de la calligraphie. Certains affirment que c’est l’apanage des femmes que de savoir parler pour ne rien dire, que si ce n’est pas elles qui ont inventé la conversation au moins donnent-elles l’impression qu’elle a été créée pour elles, que ce sont elles qui en profitent le plus, capables de répéter plusieurs fois la même chose jusqu’à ce qu’un nouveau sujet leur vienne à l’esprit. C’est bien sûr faux, c’est par sympathie ou par jalousie de leur faconde généreuse que de tels propos s’affirment, et beaucoup d’hommes possèdent également ce don.

 

L’émotion a créé le langage pour le désir de la partager, puis le langage s’est amélioré, et, en s’embrasant, a suscité des émotions nouvelles. C’est ce qui fait que le langage s’enrichit sans cesse, qu’il bouge, qu’il gigote, qu’il vit passionnément, qu'il n’est jamais rassasié. Vue de haut la Terre est un gigantesque murmure, rien ne semble bouger mais tout est bruissement d’intelligence.

De vernaculaire le langage est devenu véhiculaire pour empreindre, transmettre, informer. La boule de neige a dévalé en agglomérant chaque idée s'y accrochant au passage sur la pente.

Commentaires

Il y avait le silence. Et puis, au commencement... il y eu le verbe, puis les longs bavardages entre copines, puis les idées échangées entre potes, puis les conversations de comptoir et maintenant les liens virtuels. Prochaine étape ? Pierre

Écrit par : Pierre | 28.01.2012

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Cela va être très difficile de trouver quelque chose de mieux que le langage oral, quelque chose d'au moins aussi riche, varié, modulable, s'exprimant à la fois par le signifiant et le signifié, capable de hurler des choses douces et de chanter d'épouvantables louanges.
Si le langage des gestes, par exemple, pouvait équivaloir il faudrait qu'il pût créer un coup de pied dans les couilles qui fasse sourire celui qui le reçoit, car "Je t'aime" dit d'une certaine façon peut signifier "Je te hais" ou, pire, "Tu m'indiffères".

Écrit par : Jean-Michel | 29.01.2012

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