02.01.2012
Des rogatons de grains de folie
Je suis un des onze mille lamas de l’expédition du général Raminahui et je porte sur mon bât, ainsi que tous les autres, une arrobe d’or. Nous venons de faire demi-tour pour soustraire à la cupidité des diables de fer tout l’or que nous transportons et qui aurait dû servir à remplir jusqu’à la hauteur d’une main dressée le cuarto del rescate, cette pièce du palais d’Atahualpa où il fut enfermé en attendant notre rançon qui le libérerait et qui vient d’être assassiné lentement par un lacet de cuir mouillé sur la grande place de Cajamarca. Dans une caverne des Llanganatis ou dans une jungle impénétrable nous allons le dissimuler pour toujours. L’or n’est pas une monnaie dans notre pays.
Je suis un crâne au sommet d’une pyramide au bord de l’Indus. Quand mes orbites voyaient encore une poussière est née au bord de l’horizon, annonciatrice de désolation, de stérilité, de peste. Des petits chevaux nerveux la faisaient monter haut dans le ciel par le piétinement nerveux et rapide, comme impatient, de leurs sabots sans fers. Quand ces animaux de l’apocalypse ont stoppé, elle est retombée et j’ai vu le sabre d’un soldat siffler vers mon cou. Puis plus rien jusqu’à cet amoncellement qui me donnera l’éternité dans les mémoires de ceux qui me suivront. En m’érigeant avec mes semblables en pyramide, Tamerlan, qui vint au monde les mains rougies de sang, m’a sorti de l’oubli perpétuel.
Je suis un jeune bison qui vit paisiblement dans une grande plaine. Au loin, par delà la rivière que je traverse parfois l’été, je vois quelques hauteurs enfumées. On m’a dit que plus loin encore existent de formidables rochers infranchissables où vivent des monstres rugissants, mais je crois que c’est une légende qu’on me sert pour m’encourager à ne pas m’éloigner trop loin ; C’est vrai que parfois l’envie me vient de galoper vers le nord sans m’arrêter, sans rien regarder. Aujourd’hui des hommes à cheval sont venus sur ma prairie, ils faisaient un bruit de mille tonnerres. La plaine qui était verte et ocre est maintenant entièrement rouge.
Je suis un moujik, je suis un tutsi, je suis un Juif ukrainien, un protestant, un Chiite, une baleine, un catholique, un Chouan, un Jacques, un Ilote, un aristocrate trop riche, un réfugié trop pauvre, le voisin de quelqu’un, la gêne ou la honte d’un autre.
Je suis la folie des hommes, la Terre est ma maison.
16:42 | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note



Commentaires
Et bonnes années! 2012, et toutes celles qui suivront!
Écrit par : Une des deux rogatons | 02.01.2012
Répondre à ce commentaireC'est que je suis un peu énervé, un peu en colère, en constatant bien tristement qu'il a été possible à René Caillé de découvrir Tombouctou, à Alexandra David-Néel de se rendre à Lhassa, à Daniel Dravot de traverser les déserts minéraux d'Afghanistan pour devenir roi, et qu'il serait autrement difficile de vivre de telles aventures de nos jours.
Un simple gus ne peut plus maintenant faire le tour de chez lui tranquillement, en sifflotant, les mains dans les poches.
Écrit par : Jean-Michel | 03.01.2012
Répondre à ce commentaireLes moujiks ont tué les nobles, les tutsis les hutus, les ukrainiens les polonais, les protestants les catholiques, les Chiites les sunnites, les baleines le gentil plancton, les catholiques les protestants, les Chouans les républicains, etc… L’idéal serait de ne pas avoir de voisin pour ne pas convoiter. Il est vraiment bien votre blog. Je convoite ;-)) Pierre
Écrit par : Pierre | 21.01.2012
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