30.12.2011

Des rogatons de Jean Genêt - 3

La baston, il faudrait que je raconte la baston. C’était une vraie de vraie. Des filles. Moi j'étais pas loin quand ça a commencé, j'ai vu voler un gobelet de bière et une nana tomber à terre, en arrière. Apparemment, y'en a une qui en aurait bousculé une autre sans faire exprès, et elle aurait dit « oh ben ça va c'est pas grave » au lieu de s'excuser, ce qui n'a pas plu à l'autre, celle-ci s'est donc cru dans son bon droit de lui balancer son verre à la gueule, ce qui est tout de même un petit peu exagéré sans doute, mais c'est vrai que tout se perd ma pauv' dame, alors voilà, une gonzesse à terre, de la bière renversée, elle se relève et réplique, une gifle peut-être ? Je ne sais plus le coup est parti vite. Et là alors, c'est vraiment comme à la sortie de l’école : un attroupement se forme, les gens s'en mêlent, certains pour calmer le jeu et d'autres, plus nombreux, pour titiller tout ça, le groupe se déplace, des coups fusent, les hommes s'y mettent, moi je reste sur le côté, je fais semblant de m’intéresser pour faire comme les autres, mais je me dis que c'est craignos et qu'il faut pas trop traîner à la fourmi après la fermeture.bagarre.jpg

Après, Pascal m'explique comment me défendre, au cas où. Apparemment, il faut bien fermer le poing et taper fort, droit devant, sinon le bras peut partir et l'adversaire s'en saisir. Il me conseillait aussi la fourchette, comme ça j'ai le temps de courir pendant que l'agresseur morfle, mais dans les yeux, je ne sais pas si j'oserais. Et pis l'autre jour j'en ai parlé à Jean qui m'a dit que le poing serré ce n'était pas une bonne idée, parce que si l'autre esquive, je peux me faire mal si je finis dans le mur. Il me conseille le bas de la main, paume inclinée, doigts en arrière, je ne sais pas si c'est très visuel ce que je raconte, vous voyez ? Alors moi j'écoute, parce que j'aime bien que les hommes m'apprennent à me battre, je me sens un peu des leurs mais en fait, je sais que je serai jamais capable de lever la main sur quelqu'un.

Ah si tout de même, je me souviens, il y a longtemps, trop énervée, vous savez quand ça monte, beaucoup, la pression, l'autre en face qui vous cherche trop, vous n'en pouvez plus, vous pensez que vous allez lui dévisser la tête, vous voyez ? Une fois je crois que ça m'avait fait ça au collège, mais je ne me rappelle pas très bien. Et aussi, peut-être y'a un an ou deux, une petite conne de cinquante kilos toute mouillée, complètement bourrée qui m'avait dit que j'étais moche. J'aurais pu lui faire mal, mais c'est pas sorti. Je me souviens j'étais allée voir une copine, folle de rage en lui disant: « y'a une pétasse qui m'a dit que j'étais moche ! » Et elle avait répondu, pleine de courage et d’amitié : « bouge pas, on va lui casser sa sale gueule ! ».En fait on lui avait pas cassé sa sale gueule du tout, mais c’est l’intention qui compte.

Mon frère lui en revanche, il est beaucoup plus porté sur la bagarre. Il hésite pas. Une fois, au lycée, renvoyé deux jours, parce qu'il avait fait tomber un type à terre. Je précise que le type l'avait insulté, et Pascal, quand ça monte, ça monte, et ça fait pas semblant. Le type s'était aussi fait renvoyer, même que maman avait trouvé ça injuste que Pascal prenne aussi, parce que c'est pas lui qui avait commencé. J'adore ma mère quand elle est de mauvaise foi. Je me souviens lui avoir répondu « mais maman, il a foutu un coup de boule quand même, ils peuvent pas laisser passer ça ! ». « Mouais », qu’elle avait commenté, maman.

Dans le camion, samedi soir, je me faisais un peu chier à l'arrière, quand les deux devant se racontaient des conneries et parlaient aux filles sur le trottoir. Mais en fait j'aimais bien être derrière, j’aimais bien être la petite sœur quoi. Marc d'ailleurs, pour me dire bonjour, maintenant on commence à bien se connaître, il me dit « ça va la frangine ? » et ça me fait vachement plaisir. Une fois, je venais de me retrouver célibataire, il nous avait rejoint avec Pascal, et je lui avais annoncé tout de go « untel vient de me larguer », et il avait répondu du tac au tac, pour rire « oh putain t’inquiète pas je vais chercher les potes, on prend les battes, dis-moi où il habite, on y va ». Ça m'avait vachement fait rire, même si je n'avais pas le cœur à ça. Mais bref, on s’en fout.

N’empêche, c'était bien ce petit apéro hier avec Jean, quand on s'embrassait à peine, en se frôlant tout juste, sans vraiment se tenir la main, comme pour pas gâcher ce qu'on avait déjà gâché une première fois, et qu'on regâchera de toute manière certainement. d2c408eca3c09c1f1b3d88efd0ec2c9a.jpg

Il était en short hier, avec ses jolies chaussures d'été, celles avec des lanières, même qu'on lui voit les pieds. J'aime bien quand il les met. Il les a enlevées quand on était dans le bar, et il me passait le pied sur le jean, c'était pas érotique, c'était juste tendre, et j'aimais bien. Même qu'à un moment, je lui ai serré entre mes mollets. Quand je suis arrivée dans le bar, il était accoudé au comptoir, et il n'y avait pas grand monde, juste les deux barmans derrière. Je suis entrée, je l'ai vu, mais ça me gênait qu'il y ait du monde autour, et pis je savais pas si je devais lui sauter dessus, l'embrasser à pleine bouche ou si je devais la jouer pudique, comme une façon de garder l’enthousiasme en privé, de l’avoir que pour nous, et qu’il dure plus longtemps peut-être. Alors j'ai lancé un « bonsoir » aux serveurs d'abord, pour être polie, et Jean m'a dit en souriant « tu leur dit bonjour à eux et moi tu m'ignores ? »

C'est un jeu tout ça entre nous, même si je sais que, vu de l'extérieur, il parait vraiment casse-bonbons.

23.12.2011

Des rogatons de Jean Genêt - 2

Alors, alors, alors… vendredi j'ai passé l'aspirateur sur le carrelage de la cuisine, pendant que Pascal regardait le match de rugby chez moi, on était que tous les deux au début. imagesCA1V4IN7.jpgOn est restés pas mal sur le balcon, il fait bon en ce moment, on a fini dans les reflets métalliques de la Fourmi, y'avait pas Jean, j'étais un peu déçue mais sans plus. Après, y'a eu une baston de filles, et c'était pas beau à voir, mais promis, je n'y étais pour rien. Je suis rentrée chez moi, j’avais un peu envie de vomir.

Le lendemain, j'ai préparé deux thés : un pour moi et un pour Laura, parce qu'on aime bien faire ça tous les week-end, c’est ma façon à moi, un peu stupide, de la consoler de la mort de sa mère, et puis qu'est-ce que j'ai fait ? Ah oui, quelques courses, Pascal m'a retrouvée au Casino du boulevard de Ménilmontant, qui est vachement grand par rapport au Franprix de ma rue, et puis Marc est venu nous chercher, avec son camion de déménagement, il venait récupérer des meubles chez sa sœur, alors on l'a aidé, parce que Pascal est son super pote et moi j'aime beaucoup Marc.

127112248_6fe7edf6e5.jpgOn a pris quelques affaires de la rue de Babylone, je n’aime pas trop la sœur de Marc, sa mère pas beaucoup plus, mais Pascal et moi on s'en fout parce que c'est Marc notre pote et qu’il est vraiment sympa. Après on a cherché à garer le camion, c'était pas facile, on s'est mis à côté de l'Assemblée, sur une place livraison, même que ça foutait les foies à Marc, il voulait pas retrouver le camion à la fourrière. Quand on roulait, Jean m'a appelée. Je me souviens de ça :

- Tu vas bien ?

- Oui, et toi ?

- Si je vais bien ? Et puis quoi encore ? Mais toi, tant mieux si ça va.

- Eh ben oui, mais là je suis dans un camion, je te rappelle plus tard ?

- Dans un camion, c'est quoi cette histoire ?

J’explique.

- D'accord, mais ne me rappelle pas, je suis pressé, je vais y aller.

- Tu vas où ?

- Mais ça ne te regarde pas !

- Donc tu m'appelles pour me dire que tu es pressé et que tu veux pas me dire ce que tu fais ?

- Non, je t'appelle pour t'embrasser.

- On se voit ce soir, par hasard, à la Fourmi ?

- Non je n'aurais pas le temps d'y passer, on se verra pas ce week-end, mais je t'appelle pour te tenir, un peu.

- Bon… je t'embrasse.

 Après, on s'est allongés dans le vert cru d’un parc, tous les trois avec mon frère et Marc, et on est allés dans une pizzeria du quartier latin, la mère de Marc nous avait invités pour nous remercier d’avoir porté des trucs lourds, nous avec Pascal on se disant juste que c’était normal d’aider un ami, mais comme elle est bourrée de pognon on n’allait pas cracher dessus.

Et puis on est allés chez moi encore, en camion, les deux mecs devant et moi à l'arrière. Ce matin rebelote, thé avec Laura et j'ai filé chez Pascal pour voir ce qu'on allait bien pouvoir faire de notre journée. Finalement, je suis pas allée voir Cyprien Gaillard, parce qu'en lisant une interview du gusse, je me croyais dans le sketch des Inconnus sur l'art contemporain, et que douze euros l'entrée, il se foutent un peu de la gueule du monde, chez Pompidou.

 

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Là, Jean m’a rappelée. J'étais contente. Il a laissé un message disant qu'il voulait me voir, c’était impérieux, j’adore quand il est comme ça, comme si c’était vital. Il voulait me proposer un apéro avant d'aller bosser un scénario. On s'est retrouvés dans le quartier de Beaubourg, on a pris, lui une bière, moi un Perrier parce que j'avais mal au ventre, il a cru que c'était à cause de lui, le stress, je lui ai dit non mais je ne sais pas. C'était plus détaché. Il m'a rapporté un saucisson, et une boite de Tampax que j'avais laissée chez lui cet été. Il a dit « quand on vivra ensemble tu les remettras chez moi mais pour le moment je te les rends ». Il m’a aussi acheté un test de grossesse, et puis j’ai répondu qu'il n'y avait pas de risque, parce que je crois qu’on n’était pas dans les dates. Enfin je ne sais pas, je ne calcule pas trop non plus. N’empêche j'aimerais bien qu’il y en ait un, de risque, mais bon, je suis un peu folle faut dire. Après il m'a précisé « non mais Marion tu sais, je ne veux pas d'enfant ». J'ai répondu que je savais. Il m'a parlé de Huysmans, et du passage sur les marmots dans « A Rebours ». J'ai approuvé, mais je ne sais plus trop à quel extrait il faisait allusion.rebours.jpg

Et puis, je lui ai parlé du sida aussi. Il m'a dit « mais je t'ai dit que je l'avais pas ! » ; j'ai dit « oui, mais ça c’était y'a six mois, et depuis, moi je ne sais pas... » il a répondu qu'il n'avait couché avec personne d'autre que moi depuis qu'on se connaissait, ce qui m'a fait vachement plaisir mine de rien, même si je déteste avoir une conception à la noix du couple.

Après, je vous la fais en raccourci parce que je suis fatiguée, on a marché un peu, mais pas longtemps. Il m'a demandé si la vie était belle pour moi, j'ai dit « oui et pour toi ? » ; il a répondu moyen mais que c'était bien si elle était belle pour moi. Et puis il a ajouté « la vie est belle si, c'est le réel qui est moche ». J'ai pas trop compris, mais un peu quand même je crois. Il a enfilé un petit sac à dos rose par devant avant de prendre son vélo. Je lui ai demandé pourquoi il ne le mettait pas derrière parce que ce n'était pas pratique pour se dire au revoir, et il m'a dit « c’est une métaphore, ce sac à dos là, tu vois, sur mon torse, c'est comme ça que je suis quand je suis avec toi ; au téléphone, j'avais plein de choses à te dire, et là j'y arrive pas ».

Je lui ai dit d'accord, parce que j'en ai marre de me prendre la tête pour essayer de comprendre ce qu’il veut dire quand c’est trop compliqué. Il m'a demandé si j'avais du temps dans la semaine, et j'ai dit qu'on allait bien trouver ça, oui. On est partis tous les deux, chacun dans notre direction, en se regardant un peu s'éloigner, comme avant, même si avant on se regardait longtemps s'éloigner.

Je suis allée retrouver le frangin, et puis je n'étais même pas perturbée outre mesure. Tant mieux, même si évidemment, comme Jean le dit si bien, il me tient. Et je crois que c’est tout.

Les rogatons d'un enfant de choeur

A l’école l’institutrice c’était ma mère.
C’était une école solide, construite pour durer, une école bâtie par la république, l’inscription sur son fronton le rappelait.

La première année de mon arrivée dans le village j’étais encore trop petit pour y entrer, même dans la Section Enfantine, que j’ai rejointe l’année d’après, mais parfois, quand il était difficile de faire autrement, ma mère me gardait dans la classe. Les grands et les grandes s’occupaient un peu de moi, très gentiment, et de la même façon que Marcel Pagnol l’a raconté en évoquant ses souvenirs, j’ai appris à lire un peu avant les autres, sans m’en rendre compte, sans m’y forcer, tout naturellement.

Ma mère a fait mon enseignement dans toutes les classes, de cette Section Enfantine jusqu’au CM2, même quand nous avons dépassé le nombre de quarante élèves et que la création d’une seconde classe s’est imposée. Ce n’était pas voulu, ça s’est trouvé comme ça. Dans la classe je l’appelais « Madame », comme tous les autres, sauf un dont nous nous moquions parce qu’il insistait pour la nommer « Maîtresse », et c’était tout naturel, cela coulait de source. Elle n’était durant ces heures plus ma mère, elle s’était désincarnée, au point que lorsque je faisais mes devoirs à la maison il ne me venait jamais à l’idée de profiter que c’était elle qui nous avait donné l’énoncé des problèmes pour lui demander quelque tuyau, quelque passe-droit. C’était proprement inconcevable. Les autres élèves ne m’ont jamais considéré autrement que comme un élève normal et c’était absolument ce qu’il fallait qu’il fût.
Tout au plus considéraient-ils comme un heureux hasard que j’habitasse sur place et n’eusse par conséquent aucun déplacement à faire pour me rendre à l’école, encore que le village étant très petit les déplacements étaient vraiment courts, le plus long d’entre eux concernant ceux qui habitaient au hameau de La Motte, à moins d’un kilomètre. Des fois je les enviais. On envie toujours ce qu’on ne possède pas.
Enfin je n’habitais pas exactement dans l’école, il fallait traverser la cour pour se rendre au logement, mais c’était juste à côté.

Ce qui était vraiment bien c’était les jeudis, les dimanches et les jours fériés, quand je possédais l’école pour moi tout seul.

 

 

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Un certain jour ma mère et mon père, tous deux réunis pour me parler, et là ça voulait dire que l’affaire était d’importance, m’ont fait savoir que le curé me demandait pour être enfant de chœur. Je suivais les cours de catéchisme le jeudi (j’allais au caté comme on disait), ces cours insipides qui ne m’ont rien appris et qui utilisaient comme supports des livrets aux couleurs fanées bleuâtres ou rosâtres. Une horreur. Il fallait y apprendre par cœur ces actes qui commençaient tous de la même façon (Mon dieu, etc.), ce qui anéantissait tout moyen mnémotechnique, acte de foi, de charité, d’espérance mais dont le plus redoutable était l’acte de contrition, le plus long, le plus incompréhensible et qui m’a fait pleurer de rage de ne pouvoir le retenir. Elles étaient peu pédagogues ces dames du catéchisme. Pourquoi tenter à tout prix d’expliquer à un enfant le mystère de la Sainte Trinité ? Ça ne sert à rien d’expliquer, un enfant ça gobe tout. Quand le problème était par trop ardu elles allaient quérir l’arbitrage de Monsieur le curé, qui retranchait toutes les incompréhensions derrière le Mystère de la Foi, ce Mystère qui est pour la religion ce que le théorème est aux mathématiques, un concept inexplicable, indémontrable, mais néanmoins notion princeps d’où découlent tous les axiomes, la clef de voûte de l’humanité ; Elle est en place et tout s’articule et se maintient autour d’elle. Comment fut-elle placée en premier ? Nul ne le sait, et la démonter pour comprendre comment ça marche provoquerait l’écroulement du monde.

 Enfant de chœur, en voilà une histoire ! En voilà une promotion ! Mon père en profita pour m’apprendre en quoi il était important que le fils de l’institutrice fût justement enfant de chœur, que cela servirait à apaiser l’ambiance communale, à effacer les traces d’une rivalité quasi immémoriale,  que le curé et l’institutrice étaient d’une manière générale en bisbille (ce fut exactement le terme qu’il employa) et que je serais comme la preuve vivante que ces temps étaient révolus. Je n’ai bien sûr alors rien compris mais j’étais fier que les adultes, en se risquant à une confidence sur leur monde, me fassent confiance.
Le curé tendait la main, il fallait la lui saisir et lui montrer que la lumière était dans tous les camps. Je sus plus tard que mon grand-père avait bien des années auparavant refusé un poste enviable dans l’enseignement parce cela lui aurait interdit d’exercer librement son culte.

La première chose qu’on apprend quand on devient enfant de chœur c’est à correctement s’habiller, soutane, aube et surplis dans le bon ordre. Après j’ai appris des anciens où se trouvait le trou secret dans un des murs de la sacristie où on rangeait toutes les allumettes ayant servi à allumer les cierges une fois celles-ci brûlées. C’était notre trésor, aussi pauvre qu’inutile, mais terriblement bien caché.

Ensuite c’était la routine. Quand baisser la tête, quand s’agenouiller, quand secouer les clochettes, quand balancer l’encensoir, quand tourner les pages, quand verser l’eau sur les mains du curé, quand les lui essuyer, quand prendre le panier pour la quête, tout ça s’apprend en deux ou trois séances et permet de distraire le long ennui d’une messe. Nous n’étions que deux pour tenir tour à tour tous les rôles dévolus à ces servants, mais nous n’apprenions pas alors les noms bien précis qui leur étaient donnés : thuriféraire, cruciféraire, céroféraire, etc.,  nous étaient des termes parfaitement inconnus. Le moment vraiment rigolo c’était juste avant, quand il fallait sonner les cloches pour appeler les fidèles et qu’en s’y prenant bien, en se raccrochant à la corde suffisamment haut au moment où la cloche retient son souffle on arrivait à monter à des hauteurs vertigineuses alors que la cloche en reprenant sa position d’équilibre frappait le battant contre sa paroi.

J’étais d’astreinte quand arriva le jour de la première communion de ma sœur. Ma grand-mère savourait déjà l’instant où elle me verrait officier lors de ce jour de grande cérémonie, mais elle ne put malheureusement y assister, et cela lui causa un immense chagrin, clouée sur le canapé à la maison par un terrible mal de tête dont on ne tarda pas à apprendre qu’il s’agissait de la première attaque d’une tumeur au cerveau qui la terrassa définitivement bien plus tard, après que toutes les innovations techniques aient été tentées sur sa pauvre tête, et dont il fallut lui taire le caractère de nouveauté car en tant qu’infirmière elle aurait tout de suite compris quelles souffrances inutiles cela générerait et aurait tout laissé tomber immédiatement. On expérimentait alors les implantations de fils de radium dans le cerveau.

 

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Les mariages et les enterrements c’était bien aussi. On recevait alors chacun un « Victor Hugo », un billet de cinq cents anciens francs, cinq nouveaux francs, le plus petit des billets d’alors (ce fut ce billet qui fit la transition entre anciens et nouveaux francs et il porta pendant quelque temps les deux mentions), extrait de la corbeille de la quête, et pour les enterrements on attelait Pompon, l’âne doux et placide du garde-champêtre, âne à tout faire, pour transporter le corbillard, charrette enjolivée, jusqu’au cimetière à la sortie du village avec vue sur les champs céréaliers et, au fond, la ligne noire de la forêt. Celui des deux enfants de chœur qui était devant, celui qui portait bien droit la croix comme on porterait un drapeau devant l’ennemi, le curé à côté marmonnant dans son livre, celui-là n’était pas peu fier !

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Le Victor Hugo ne tarderait pas à trouver sa place dans la caisse de la mère J***, la dame qui tenait la boutique sur la place de l’église, dans laquelle on trouvait de tout et notamment des bonbons. Il faudrait faire durer le plaisir de l’achat car la somme qui lui correspondait était issue d’un travail, ce n’étaient pas, grosse différence,  quelques sous venus en droite ligne de la poche d’un parent. Alors nous choisissions de préférence une sucrerie de longue durée, un coquillage rempli de quelque chose qu’il faudrait obligatoirement sucer.

22.12.2011

Des rogatons de Jean Genêt

Ça sentait la fleur d'oranger, mon édifice immense du souvenir à moi. C’était la fin d’après-midi. L’air était encore doux, malgré l’automne qui s’avançait. Il était là depuis un moment, à retoucher un scénario. Je l'ai aperçu de loin, il avait un pull rosé. C'est marrant parce que je suis très myope et je ne reconnais jamais les gens, mais lui si, à chaque fois. Il buvait une pression, sur la terrasse, au Lucernaire, un théâtre-cinéma-bistrot bobo à mort. Il n'aime pas trop ce lieu, évidemment. Je suis allée chercher les places, me suis assise à côté de lui, on a fini sa bière, il a payé et on est entrés. Au début, j’avais un ton un peu agressif paraît-il, alors je me suis radoucie, parce que j’avais pas envie qu’on se dispute ni rien. Je lui ai dit que dix-huit heures trente, je trouvais ça tôt pour une séance, à peine le temps de sortir du boulot, pas beaucoup de transition, et il m'a répondu que c'était peut-être le théâtre la transition et que ce n'était pas tôt, parce qu'après on avait toute la soirée pour nous. Ça commençait pas mal. 

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Il m'avait prévenue qu'il voulait se mettre près de la sortie, au cas où. Il n'a pas confiance dans les acteurs du Lucernaire. Il m'a donné le bras pour entrer dans la salle, en gonflant le torse, pour jouer au couple guindé. Je l'ai pris en souriant, bien sûr. Il a enlevé ses chaussures et ses chaussettes. C'était drôle. Il voulait que je lui montre mes ongles de pieds vernis. J'ai dit « non, pas maintenant... enfin... non ». Parce que ça sous-entendait déjà que je les lui montrerai plus tard. Il faut dire qu'il m'avait pris la main quelques fois déjà, et qu'on était proches, évidemment, comme toujours, ça marche à chaque fois.

Il a tenu une demi-heure, il bougeait, il s'allongeait sur les sièges, il mettait sa tête contre mon épaule et à ce moment là je me suis dit que tout était parfait, sauf la pièce. C’est vrai que les comédiennes jouaient assez mal, Genêt a dû se retourner dans sa tombe. Il m'a demandé si ça ne me dérangeait pas qu'il s'en aille, qu'il m'attende en bas ; j'ai dit qu'à la librairie du théâtre, il y avait « Les Bonnes » en poche, qu'il n'avait qu'à l'acheter, ça l'a fait rire, c'était le but. Il est parti, et c'était long de tout regarder jusqu'au bout, sachant qu'il était tout près.imagesCAMH94W5.jpg

Je l'ai rejoint ensuite, il buvait encore, ou non, il venait de revenir, on a pris deux pintes, parce que c'était pas cher. Je lui ai dit que quand je roulais une clope, je cherchais toujours le trou dans le paquet de filtres. Parce que Jean n'utilise jamais l'ouverture idoine, il fait un petit trou, et il a raison parce que le plastique se déchire vite. Il m'a dit « voilà, je ne t'ai apporté que ça, un trou dans un paquet de filtres ». A ce moment là, j'ai pensé qu'il était vraiment gonflé, je lui ai dit aussi d'ailleurs. Il m'a demandé s'il pouvait avoir le privilège d’être invité à mes deux crémaillères, j'ai dit que non, c'était mon frère qui avait ce privilège là. Il est jaloux de Pascal, et moi j'aime bien qu'il soit jaloux de Pascal. Mais je lui ai dit qu'il serait toujours le bienvenu chez moi. On a parlé du féminisme et de plein d'autres choses. Du cinéma. Du projet d'Hitler pour Berlin, les grands axes. De l'ennui. Il voit l'ennui comme Baudelaire, le spleen. Il était toujours poète, en verve, plein de bons mots. Il m'a embrassée avant d'aller aux toilettes. Il m'a dit « Qu'est-ce qu'on fait, ce désir là, présent tout le temps, entre nous, comment on fait ? ». Il m'a dit tout et son contraire. Qu'il était à moi pour toujours ; qu'il voudrait que je l'aime, que ça lui ferait du bien, mais qu'il pouvait pas me demander ça. Il m'a dit « on n’a qu'à se marier ». J'ai dit oui. Il a ajouté « on est obligés d'être fidèles ? » ; j'ai dit non, parce que je le connais bien. Je lui ai dit qu’on serait obligés d’aller chez Cartier du coup. Il a dit « Oui. A la fondation ! ». Je lui ai demandé s'il avait lu « L’Insoutenable Légèreté de l’être ». Il m'a demandé pourquoi, et comme je ne savais pas trop, je n'ai rien dit.

On se bécotait pas mal. On a fini nos bières. Il m'a demandé si j'étais déçue qu'il ait cédé si vite. J'ai dit que ce n'était pas lui, qu'il était venu vers moi, que c'est moi qui avais cédé. Et puis je lui ai parlé du groupe « AC Déçu » et de leur « déception tour ». A la fin, avec Pascal, on avait vu les musiciens, qui nous ont interrogés sur le concert, et évidemment, on avait répondu « décevant », et ça, ça l'a beaucoup fait rire, à pleine bouche. Je l'aime quand il rit, avec ses grands yeux qui se plissent. Si vous saviez comme il est beau !

Je lui ai demandé si ça serait toujours aussi facile, ma main sur sa joue, et lui qui frissonne, si ça marcherait toujours, il a dit oui. Après, on est allés dans un autre bar, vers chez moi, loin. Il n'était pas sûr de tout ça, il ne voulait pas me faire de mal. Mais moi, vous imaginez bien que je n'allais pas le laisser filer si vite. En même temps, il ne demandait que ça, que je le retienne. Et puis la nuit était de notre côté, quand elle est tombée.

Donc le troquet. Là, il a évoqué ses premières amours, du sexe adolescent, et moi aussi, un peu. On a aussi parlé de nous, avec du recul, il n'aimait pas. Et moi si, mais on s'embrassait moins. Après, je lui ai dit qu'il me restait plein d'alcool chez moi, alors on y est allés, on n’avait plus de sous. Marcel_Duchamp.jpgOn est passés devant un autre bar, la Fourmi, celui de notre rencontre, je lui ai dit que j'y étais samedi dernier il m'a dit « han! et tu m'as pas appelé ! », j'ai souri. Un ami m'a demandé si je voulais aller voir l'exposition de Cyprien Gaillard et Jean m'a dit que c'était très bien, que je devrais dire oui, qu'il avait eu le prix Marcel Duchamp, et j'ai demandé s'il avait fricoté avec les pissotières aussi, et Jean a répondu qu'il aimait mon ironie mais qu'il n'était pas comme ça. Ah oui, on a parlé de l'ironie. Il trouve que c'est pas une vraie solution. Soit on va mal, soit on va bien, pour résumer. Moi je lui dit que non, l'ironie, c'est la médiane, celle qui nous tient en équilibre. Et puis que l’ironie est toujours désespérée.

Après, on est rentrés. Y'avait Laura qui repassait dans le salon ; j'aurais aimé qu'elle ne soit pas là, surtout qu'elle ne dise pas oui au verre de vin avec nous sur le balcon. Mais c'est comme ça. Et puis d’autres sont arrivés, on a tous beaucoup bu, Jean et moi on chantait en aparté de temps en temps, il a une voix grave, chaude, douce, superbe ; j'aimais qu'il soit avec nous sur le balcon. Il a accroché son vélo au grillage, à l'extérieur, il ne voulait pas être tributaire de la clef du local à vélo. J'ai cassé un verre dans la cuisine, plein de morceaux partout, j'ai passé un coup rapide de balai, en précisant à tout le monde de ne pas marcher pieds nus, d'ailleurs il faut que je passe l'aspirateur rapidos. Il était au moins une heure du matin là, alors tout le monde est allé se coucher, nous aussi, mais la nuit ne faisait que commencer. On a laissé une petite lumière ocre. J'avais un gros pull, le vert, comme l’espoir, je l'ai gardé longtemps, j'étais au dessus de lui, puis en dessous, puis à côté, en équilibre, toujours les yeux dans les yeux, à se sourire, à se retrouver, c'était fabuleux. Après il m'a demandé si j'étais enceinte. J'ai dit « j'espère pas parce que j'ai envie de fumer une clope ». On a ri, toujours, dans la tendresse, dans tout ça. J'ai dit que sa peau mordorée m'avait manqué. Il a dit que c'était pas une couleur, mordorée. J'ai dit si, mais pour les chrysanthèmes. J’ai failli chanter « Et quand bien même », pour accompagner cette remarque, mais il trouve souvent que je chante trop, et mal, et faux. Alors je l’ai pas ramenée. Lui il fait de la poésie, et moi j'essaie d'être drôle, ça ne s'arrête jamais, sauf quand on chante ou qu'on fait l'amour. Enfin, qu'on baise comme il dit. J'ai répondu que non, on faisait l'amour. Il a dit « l'amour ? On a fait l'amour là ? J'aime pas cette expression, comme si ça se construisait, l'amour ». J'ai bien aimé cette allusion, même s'il n'aurait sûrement pas fallu.

Je crois qu'on s'est endormis tout de même, dans les bras l'un de l'autre, mais je n'arrêtais pas de parler. Ça, c'était bien, c'était comme avant, au début, quand il ne me repoussait pas pour trouver le sommeil. Là il voulait de mes bras, dormir contre moi, même si je ronfle. Je me suis levée au milieu de la nuit pour fermer la fenêtre, parce que j'avais froid et qu'on l'avait laissée ouverte à cause de la fumée de mes Marlboro et de celle de son tabac à rouler.

Ce matin, le réveil a sonné comme d'habitude, à sept heures cinquante. J'ai mis quelques chansons, "Je t’ai manqué" de Bashung, et "La maison Borniol" parce qu'il voulait l'écouter. Je lui ai dit que j’avais envie qu'on aille voir Thiéfaine ensemble à Bercy, il ne voulait pas, trop cher, trop vieux, j'ai insisté ; il m'a dit qu'on ferait le concert nous, dans ma chambre. Après on a écouté « La fille du coupeur de joints », et j'ai dit, debout, nue dans mon lit, en sautant, qu'on pourrait être au premier rang, et que ça serait chouette de pogoter sur cette chanson comme si on avait quinze ans. Il prenait mon corps pour une basse, ou une guitare, je ne sais plus, on était deux gosses, et c'était bien.imagesCA7UEAPE.jpg

Je lui ai fait un café, et moi un thé, ma coloc était dans le coin, un peu partout. Jean m'a demandé s’il pouvait le boire sur le balcon en regardant les prolos aller bosser. J'ai dit oui, et j'ai pris la douche la plus rapide de l'histoire de l'humanité, parce que je voulais pas être en retard au boulot. Je lui ai dit qu'il pouvait rester et claquer la porte s'il voulait encore dormir, mais non, il est parti avec moi, jusqu'au métro. Y'avait le marché sur le boulevard de Rochechouart. Il a dit qu’il aimait la forme que prennent mes cheveux humides quand je les mets derrière les oreilles et qu’il sèchent en gardant les reflets du soleil. Il avait mal au crâne, il a accusé mon vin rouge, il voulait acheter du Doliprane. On est passés devant un bâtiment en construction dans la rue d’Orsel, je lui ai dit pour rire que j'avais acheté le troisième, qu'on y serait bien. Il m'a dit qu'il fallait que j'achète tout l'immeuble, qu'il ait un étage à lui tout seul, et moi plein de copines, et qu'il viendrait toutes nous voir. J'ai dit « tu ramèneras qui tu voudras, mais je ne veux pas leur faire le thé le matin ». Je l'ai laissé au métro, en l'embrassant, il m'a dit « salut Borniol ! », comme la maison de la chanson, et il a ajouté « pas à ce soir ». J'ai dit « quoi ? » Il a dit « d'habitude on dit à ce soir, moi je te dis pas à ce soir ». Je lui ai tiré la langue et j'ai filé dans les escaliers. Il était déjà neuf heures.

20.12.2011

Le rogaton d'une légende

Les rumeurs entretiennent les légendes, elles-mêmes créées à partir d’une réputation. Une légende ne surgit pas ex nihilo, elle a besoin d’un grain de matière sur lequel se cristalliser, comme le fait un calcul de struvite sur un flocon de protéine.

Le mythe se crée, parfois sur une seule action d’éclat, puis se conforte par des ajouts successifs prenant leurs racines dans des redites embellies des mêmes faits, ornés, enluminés, sans toutefois jamais dépasser le stade de l’inconcevable ; Que jamais ne s’installe le doute du « c’est trop beau pour être vrai » !

Vauban fut un grand voyageur. La légende a fait le reste pour déterminer qu’il a voyagé partout, même là où il n’a jamais mis les pieds, associée à ce qui paraît être une volonté d’en finir en apothéose, en un éblouissement de feu d’artifice, avec la poliorcétique et la castramétation qu’on pressentait devenir à court terme obsolètes. Chaque ville ayant un tant soit peu d’importance stratégique, chaque ville en fait, possède qui sa citadelle Vauban, qui ses remparts estampillés du même, qui une visite du grand homme. Il semblait qu’il en fallût en France autant qu’il y a d’églises.

Le mérite du bonhomme est certain mais peut-être exagéré.

 

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L’exemple le plus frappant me paraît être cette fameuse basterne, cette berline suspendue entre deux chevaux pour supprimer les cahots répercutant les inégalités des mauvais chemins en rendant les voyages impropres à tout travail d’écriture. Cette suspension s’affranchissant des accidents du sol et ne conservant que le balancement régulier des chevaux  aurait permis à Vauban de travailler en même temps qu’il voyageait. Le temps n’était pas loin où le roulage n’était utilisé que pour transporter les marchandises ou  les gens de la société moyenne, les grands ne se déplaçant qu’en litière, cette litière qui fit qualifier les Mérovingiens de rois fainéants, du moins dans l’imaginaire populaire qui aime les images qui lui parlent, ce qualificatif étant surtout justifié du point de vue historique par la constatation de leur quasi absence de pouvoir, ce pouvoir dont se sont alors emparés les aristocrates par l’intermédiaire des Maires du Palais. Là aussi la légende s’est cristallisée sur un point précis, la mauvaise compréhension de ce terme de fainéant, complaisamment confondu avec celui de vaurien, conduisant rapidement à représenter ces rois alanguis dans un char à roues tiré par des bœufs. L’image est aussi forte qu’elle est fausse. Mais c’est une autre histoire.

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Du temps de Vauban les essieux étaient rigides, les suspensions inexistantes et le ressort à boudin trouvait à peine des débuts d’application dans le montage de ces essieux. Vauban, toujours à la pointe de la technique, aurait sans doute préféré, pour écrire en même temps qu’il cheminait ou pour son confort, un véhicule à roues correctement suspendu que cette espèce de filanzane hippomobile, archaïque et à mauvaise connotation de fainéantise. Il aurait testé ce ressort à boudin.

De forts doutes existent quant à l’existence réelle de cette basterne, dont on peut voir pourtant la reproduction « conforme à l’originale » au château de Bazoches.

 

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Des gravures existent il est vrai, mais des gravures ne sont pas des photographies, et Vauban a suffisamment frappé les esprits pour que quelque dessinateur lui invente cette basterne, qu’ensuite d’autres dessinateurs reproduiront à l’identique. Il n’y a nulle trace de cet engin dans les inventaires, nulle allusion à son existence dans la correspondance pourtant fournie et détaillée, nul vestige palpable, nul timon vermoulu abandonné derrière un buisson.

La basterne a existé. Vauban a existé. Le syllogisme était tentant de le voir utiliser ce genre de carrosse qui lui allait comme un gant. Cette machine a de plus un petit côté farfelu qui humanise cet homme et vient renforcer l’aspect débonnaire que le peuple  trouve forcément aux gens qui lui plaisent, lui qui est toujours en contact avec les populations du royaume entier, ce qui lui confère une accessibilité inconnue pour les autres grands. N’oublions pas qu’il a rédigé la Dîme royale, ouvrage d’importance sur la répartition équitable des impôts, forcément populaire et aussitôt interdit par Louis XIV. Comment ne pas imaginer en voyant les gravures un palefrenier étourdi attelant deux chevaux tirant en sens opposés ?

 

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La basterne de Vauban n’a pas existé mais l’aurait tellement mérité que c’est comme si tout était vrai.
Dès que la mémoire immédiate s’épuise la légende peut commencer. Elle est parfois si pressante, sa volonté est si puissante qu’elle écarte cette mémoire, qu’elle la rejette dans l’oubli, la fige dans une oubliette. Si le vrai la gêne elle l’ostracise.
Il arrive également qu’elle la déguise comme c’est le cas pour ces gravures de basternes de Vauban, qui apportent comme preuve ce qui n’est qu’un grain d’imagination, arguant que parce que ce n’est pas tout à fait faux c’est donc ipso facto entièrement vrai. L’époque moderne apportera ce qui paraît être le critère de véracité ultime, la photographie. Mais bien vite la photographie se truquera, grossièrement comme au temps de l’argentique ou d’une manière plus subtile, presque indécelable, en notre temps du numérique.
Qu’importe ! L’essentiel est de créer un esquif sur lequel s’accrocher pour naviguer sur les eaux plaisantes du mythe. Sur ces esquifs insubmersibles il est impossible de se noyer tant qu’on y reste accroché et on pourra croiser des Léviathans dans des océans tièdes aussi aisément qu’une basterne transportant Vauban dans les ruelles de Bazoches.
Il n’y a que lorsqu’il est très pressé ou mal conseillé par des technocrates au raisonnement mathématique ignorant tout de la psychologie qu’un gouvernement s’empresse de truquer les photographies, comme le faisait le régime soviétique, ou délègue à un corps de fonctionnaires particulier le soin de la révision immédiate de tous les documents mentionnant un fait qu'il aurait été préférable qu'il n'existât pas, comme l’imaginait George Orwell dans 1984.

 La basterne de Vauban existe d’autant plus qu’elle n’a jamais existé !

13.12.2011

Des rogatons de grande école

 

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La grande école on la redoute et on l’espère. Comme la vie.

Je suis en Cinquième au CEG d’A*** et j’ai déjà tout vu. C’est chouette la Cinquième quand on s’appelle Le petit Nicolas, mais je ne suis pas Le petit Nicolas.

Ce matin quand on s’est mis en rang par deux au coup de sifflet, une bousculade à l’arrière m’a projeté sur un redoublant. Un redoublant c’est quelqu’un qui a gagné du galon, comme à l’armée, en ne faisant rien de plus méritoire que d’attendre que le temps passe, c’est quelqu’un qu’il faut respecter. Il s’est retourné, outré qu’un petit ait eu l’outrecuidance de lui marcher sur les pieds, et m’a donné un grand coup de poing dans le ventre. Ça m’a fait très mal.

Je n’ai pas su bien répondre à une question de Sciences Naturelles que j’aurais dû paraît-il connaître sur le bout des doigts. Cet imbécile de prof m’a fait venir à l’estrade, a retiré calmement sa chevalière (ça y est, ça veut dire que quoi qu’il se passe l’action qui suivra est inéluctable), m’a dit d’approcher encore pour saisir entre ses pouces et ses index les petits cheveux qui sont à côté des oreilles, les plus sensibles, ceux qu’on nommerait favoris si le système pileux était un peu plus développé, m’a lentement soulevé en les tirant vers le haut, me forçant à me mettre sur la pointe des pieds, puis a brusquement tout lâché en m’assénant une double gifle simultanée en tapant très fort sur les deux joues en même temps, dans une sorte de geste d’applaudissement qui commencerait. Ça m’a fait très mal. Ça m’apprendra à connaître mes leçons !

Ce sadique nous méprise car il nous juge nantis. Il revient d’Algérie – comme nombre de ses collègues – et paraît aigri – comme nombre de ses collègues -. Il dit que là-bas les enfants demandaient à aller boire au robinet, non parce qu’ils avaient soif mais pour se remplir l’estomac et espérer apaiser la sensation de faim. C’est peut-être vrai, mais qu’est-ce que j’y peux ?

On est des nantis, c’est aussi ce que dit le directeur, un des rares gentils de l’établissement, car on est bien assis, on n’a pas froid et la lumière est suffisante pour ne pas se faire mal aux yeux en lisant ; c’est un des rares auquel a été donné un surnom hypocoristique. Il en a deux en fait : « Homard », car son truc c’est de pincer le bras ou la jambe de l’élève surpris à une mauvaise action ou « Dix lignes » car c’est la punition qu’il inflige ensuite. Dix lignes de quoi, on ne sait pas, dix lignes tout simplement, de toute façon on s’en moque, l’exécution de la punition n’est jamais vérifiée.

A la cantine il y a deux services et je suis du second. Un grand de Troisième qui avait déjà mangé m’a empêché d’aller me mettre en rang en me tordant le bras dans le dos tout le temps que les autres s’alignaient et ne m’a relâché qu’à la dernière seconde, suffisamment tôt pour me permettre de courir les rejoindre et assez tard pour que le surveillant me dispute. J’ai eu de la chance aujourd’hui, j’ai pu manger. Mais ça m’a fait très mal.

Un peu plus tard il en profitera pour me rappeler que parce qu’il m’avait épargné (dixit) il fallait que je lui donne ce mètre ruban métallique à rembobinage automatique que j’avais acheté quelques jours plus tôt pour un nouveau franc à un autre élève, qui l’avait certainement volé ainsi que me précisa mon père, en en profitant pour m’inculquer la notion de recel.

Dans l’après-midi le prof de maths, pour un éclat de rire trop sonore, m’a penché sur son bureau pour m’administrer une fessée « cul nu » comme il dit. C’est sa nouvelle marotte, un nouveau moyen de coercition qu’il expérimente, et il doit juger que cela est vraiment bien trouvé, cet imbécile. Ça par contre ça ne m’a pas fait très mal et je n’en suis même pas honteux. Le ridicule n’est pas dans mon camp.

Les élèves valent bien les maîtres. Tous vivent ensemble dans le même panier de crabes. En salle d’étude, M***, ce futur repris de justice, ce voyou sans espoir d’amendement qui n’aime qu’à faire le mal, qui ne rit que des malheurs des autres, a fouillé dans mon cartable et a cassé le rétroviseur tout neuf que ma mère venait d’acheter pour que je le monte sur mon vélo. Il a fait ça comme ça, pour rien. Ce n’est pas un humain ce M***, il finira en prison ou égorgé dans le caniveau, son sang s’épanchant en rigole vers les égouts d’où il a été créé.

Tout à l’heure on a cru à un éclair de l’un d’entre eux quand le professeur ayant demandé qui faisait des collections il a répondu que lui, oui, faisait collection de mobylettes. Le plus surprenant fut quand il lui a demandé combien il en possédait et qu’il a répondu « Une ! »

Une c’est en effet le début d’une collection. On a tous bien ri, mais ce n’était pas un éclair d’humour de sa part. Dans sa caboche bornée, dure comme du bois et impénétrable comme de la poix il voulait dire exactement ce qu’il a dit, et rien de plus. On dit de lui qu’il n’est pas méchant, mais parfois quand même il est dangereux. C’est un grand lymphatique, mais l’autre jour, l’air absent, apparemment sans raison ni passion, il a serré le cou d’un autre avec ses grandes mains. Qui sait jusqu’où cela aurait été si le pion ne les avait pas séparés ?

En sports on était comme d’habitude réunis à plusieurs classes et j’ai bousculé un élève d’une autre classe que la mienne, celle dont le professeur principal est ce monsieur L***. Il arrive d’Algérie lui aussi, et il a un visage grêlé et disgracieux, un visage qui fait peur, et il est réputé pour donner de très violentes gifles à ses élèves, qui les envoient valdinguer contre les murs. Plus tard on est venu me chercher dans ma classe pour que j’aille m’expliquer de l’affaire devant lui, dans sa propre classe. J’ai traversé la cour la peur au ventre, en tremblant véritablement, m’imaginant déjà à l’hôpital, massacré. Finalement il a été magnanime et s’est contenté de me donner trente heures de colle, ce qui constitue quand même un record. Mais le surgé interviendra pour les réduire à cinq, adieu le Guiness.

 

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Dans la cour de récré il faut filer doux devant les grands. Si on ne circule pas assez rapidement quand ils veulent passer ils nous balancent des coups de pied aux fesses. Un seul petit a le respect des grands, mais c’est parce qu’il n’est pas si petit, ayant déjà beaucoup redoublé, et surtout parce qu’il est physiquement fort et ne craint pas de recevoir des coups, autant qu’il en peut donner. Aussi se bat-il avec tout le monde, n’importe où, n’importe comment et en n’importe quelle occasion. Je l’évite, même si c’est lui qui fournit tout le monde en « Satanik ».

Des fois les profs en ont assez, parfois ils se suicident à la perceuse (à la perceuse !) comme ce prof de maths qui faisait des cours incompréhensibles en fumant cigarette sur cigarette, tellement accroché à ce bâton de tabac qu’il l’a un jour confondu avec une craie et a commencé à vouloir écrire au tableau avec ; parfois ils pètent les plombs comme celui qui a emprunté la voiture d’une collègue et a entrepris de faire des dérapages dans la cour de l’école, de plus en plus rapides, jusqu’à ce qu’il fasse un tonneau. On ne l’a plus revu et sa collègue a pleuré, mais je crois que c’était surtout pour la voiture abîmée.

Pour rentrer à la maison il y a le car de ramassage et moi je descends à la première étape. Le car est bondé au départ, il y a plein d’élèves debout qui obstruent le couloir car il n’y a pas suffisamment de places assises. Tout le monde s’en fout, les gendarmes les premiers car ils n’ont encore reçu aucune directive de contrôle, l’accident de Beaune n’a pas encore eu lieu. Hier soir je me suis retrouvé tout au fond, poussé par ceux qui entraient, et, au moment de sortir, j’ai paniqué, j’ai cru que j’allais être obligé de rester dans le car jusqu’au terminus. J’ai quand même réussi à me faufiler malgré mon sac surchargé qui s’est ouvert et a failli se renverser, mais le chauffeur a dû attendre un peu à cause de moi et tout le monde me regardait en ricanant. Je crois que ça l’a énervé car il m’a gentiment admonesté d’un « Alors grand con, tu te grouilles ! ».

Il faut dire que pour cet homme au physique de petit teigneux couperosé et à la voix de rogomme, trois minutes de perdues sont trois minutes de plus à attendre pour pouvoir enfin vider une des nombreuses chopines de la journée. Il est sûrement mort maintenant mais d’autres l’ont remplacé.
Je me sens parfois si méprisé que cette fille qui est dans le car et qui porte parfois des lunettes de soleil accrochées par une de leurs branches à la boutonnière de son corsage (ce qui est du plus grand chic), cette fille qui me regarde me débattre avec mon sac ouvert (que le chauffeur alcoolique finira d’ailleurs par balancer sur le trottoir), cette fille qui me regarde sans rire, comme si elle faisait attention à moi, je la trouve forcément sublime. Sans doute ne l’est-elle pas, je n’en sais rien.

Plus tard je saurai que mon processus de sociabilisation s’est arrêté net dans cette cour d’école, plus tard je saurai reconnaître le genre d’individu qui me fait face à l’aune des catégories qu’alors j’ai rencontrées : le studieux, l’ahuri, le sportif imbécile, l’idiot incurable, le méfiant, le gentil, l’anormal, le sadique, le voleur, le violeur, l’artisan, le prévaricateur, le subtil, le meneur, le valet, etc., tous étaient dans la cour du collège, cette cour qui fabriquait des sous-chefs à la pelle et qui m’a appris la haine sans colère, la haine pure de l’intolérance et de l’ignorance.
Plus tard je saurai qu’il y avait là une proportion de débiles et de méchants plus importante que dans la vraie vie, mais ce sera trop tard.

Seules les filles resteront un mystère car elles étaient alors séparées de nous par un haut grillage et nous ne pouvions que les observer, d’apparence beaucoup plus sage mais je saurai plus tard que ceci n’était qu’apparence. Elles déambulaient comme dans un zoo, en conversant dans leur jardin d’Academus, colorées selon la section à laquelle elles appartenaient en rose, en jaune, en vert ou en bleu.

Comme me l’a dit l’autre jour cet abruti dont j’ai oublié heureusement le nom : Tu comprendras ça quand tu auras quatorze ans et un peu plus de poil au menton…

La Cinquième, c’est chouette…

07.12.2011

Des rogatons de relativité

 

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Pour qu’un homme comprenne une longueur il faut qu’elle soit à sa mesure.

Une coudée, une enjambée, un pied-de-roi, chacun se fait immédiatement une image de ce que cela représente. Le mètre n’entre dans l’esprit qu’après une conversion, c’est grosso modo un pas ou cinq empans, et en altitude c’est du sol jusqu’au nombril.

Pour les surfaces et les capacités c’est pareil, un are c’est la taille du jardin potager amateur, celui derrière la maison, une acre c’est un arpent et sa portée de flèche au carré, la brassée parle d’elle-même.

Pour le temps également, dont la mesure se rapporte obligatoirement aux longueurs pour se le représenter, on parle de tour de cadran. L’affichage digital d’une horloge ne vaut rien, il ne renseigne que grâce à une transposition mentale le transformant en affichage analogique ; c’est un outil moderne qui informe moins que l’ancien. Quand une montre à affichage digital nous dit qu’il est 9 H 40, elle ne dit rien de plus, alors que la montre analogique nous instruit en même temps et d’un seul coup d’œil sur l’estimation de ce qui pourra être accompli jusqu’à par exemple 9 H 50 ; ce sont les aiguilles et le chemin qu’elles parcoureront, la distance jusqu’au 50, qui sont chargés de ces extrapolations, elles permettent d’anticiper nos actions, ce que nous aurons le temps d’accomplir, car la marche des aiguilles nous est intuitivement connue.

Si on commence à parler de mesures surhumaines la compréhension ne suit plus. Qui sait intuitivement la longueur d’une année-lumière ou d’un parsec ? Qui est capable de se figurer la force du courant d’air que produirait la lumière en doublant sur l’autoroute une Lamborghini en infraction déraisonnable ?

Il est possible d’avoir une idée de la vitesse maximale qui se puisse représenter avec les outils dont nous disposons naturellement : plaçons-nous dans une plaine bien unie et regardons à l’horizon, situé à cinq ou six kilomètres, sur lequel nous plaçons à gauche un objet imaginaire, puis faisons faire à notre regard un brusque mouvement vers la droite, cette vitesse maximum, qu’on juge immense, sera alors celle de l’objet virtuel se déplaçant de gauche à droite. Un simple et rapide calcul en donnera une valeur bien en-deçà de celle de la lumière.

Quand les démagogues actuels veulent donner une idée d’une longueur, en général pour exprimer sa démesure, pour espérer frapper les esprits ils la convertissent en la plus débile des unités modernes qui se puisse trouver. Ils parlent d’un terrain de football, en n'ayant pas en tête, j'en suis persuadé, l'antique mesure du stade grec, et disent que la nouvelle super-fusée aura la longueur de deux terrains de football, ce qui parle évidemment à ceux qui fréquentent assidûment les stades, pour le foot ou pour Johnny Hallyday. Pour les capacités ils ont la piscine olympique. On a échappé aux plus confidentiels terrains de curling ou de water-polo.
C’est le même principe que pour l’arpent que je mentionnais supra, mais c’est quand même moins noble.

Alors, combien de stades de football dans une année-lumière ? S’il était important que nous le sachions, nul doute que certains auraient osé le dire. Une année-lumière il suffit de savoir que c’est beaucoup, que c’est incommensurable, inimaginablement grand, que ça nous raconte l’infini et qu’il paraît à ce stade bien illusoire de préciser si un objet se trouve à seize ou cent trente années-lumière. Certains le font, en se disant peut-être qu’une année se laisse appréhender par l’esprit, mais c’est en oubliant la lumière.

 

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Mais revenons à l’homme.

Quand on fait de l’arithmétique on ne fait rien de plus que compter sur ses doigts, je ne veux pas dire qu’on énumère forcément un à un les chiffres en les égrenant sur les doigts de la main, mais que l’origine du compte, l’origine de la matérialisation des nombres, se trouve dans les appendices qu’on a sous les yeux et qui a conduit naturellement au système vicésimal, ou système de base vingt, comme les vingt appendices des doigts des mains et des pieds. Quelques traces de cet ancien système existent encore sans qu’on s’en rende forcément compte, la plus frappante étant cet hôpital des Quinze-Vingts, nommé ainsi parce qu’il possédait une capacité d’accueil de trois cents lits. Ensuite lui fut préférée la base dix, qui découle d’ailleurs de source et aurait été initiée par les bergers qui avaient besoin de créer un système pour savoir s’il manquait ou non des bêtes à leur troupeau. Ils firent avec ce qu’ils avaient toujours sous la main, un couteau et un bâton, et inventèrent le système de l’entaille : quatre traits jusqu’au chiffre quatre, puis un trait barrant les premiers pour un premier paquet de cinq. Ils reprenaient la même manipulation pour les cinq bêtes suivantes, puis entouraient ce premier ensemble : la base dix était née.* Il est amusant de constater qu’elle s’est ainsi créée parce qu’il aurait été vain de mettre cinq entailles à la suite pour dire le chiffre cinq, la perception instantanée d’objets disposés au hasard ne dépassant pas au mieux quatre. L’expérience est facile à réaliser en tentant de compter par exemple des cailloux éparpillés sur le sol (uniquement des yeux, sans les pointer du doigt) : jusqu’à quatre on sait dire d’emblée combien il y en a, mais au-delà l’esprit est obligé de les grouper mentalement pour les compter. Quand il y en aura cinq on fera involontairement deux ensembles, un de trois éléments, l’autre de deux ; s’il y en a six on créera pareillement deux groupes, trois et trois ou quatre et deux, selon sa sensibilité et les différentes grosseurs des cailloux ; à sept on fera quatre et trois.

Si notre perception instantanée – qui est extrêmement limitée on s’en sera rendu compte – avait été de cinq nous compterions peut-être en base douze, mais avec sans doute plus de réticence car nous ne possédons pas douze doigts de main.

Cette base étant doublement naturelle, s’en éloigner confine à l’hérésie et ne concerne plus l’arithmétique mais les mathématiques, science sans limite. La fantaisie qui se veut avant tout récréative et accessible au plus grand nombre se contente de rêver à partir de cette base et invente le gogol égal à 10100 ou le gogolplex valant 10gogol pour lequel sa compréhension nécessite une comparaison : un gogolplex, c’est le nombre d’atomes présents dans un gogol de terrains de football.

 

*D’autres théories, se basant toutefois sur le même principe, font remonter cette base dix au comptage des bisons, les hommes se mettant alors en groupe pour effectuer l’opération. Le premier compte ses doigts jusqu’à dix en les levant un à un, puis au onzième bison il les rabat alors qu’un second homme, qui observait les doigts du compteur, lève un doigt. Il lève ensuite un deuxième doigt quand le premier abat une seconde série de dix. Au centième bison, les deux premiers baissent tous deux leurs doigts alors qu’un troisième homme lève le premier. Enfin un peu d'action ! Il allait s'endormir.

Et ça commence à faire un beau troupeau...

05.12.2011

Les rogatons du Hurepoix

Incipit d’une fable de La Fontaine, Le Coche et la Mouche :

« Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé
Et de tous les côtés au Soleil exposé… »

 

 

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Il ne faut jamais aller voir ce que sont devenus les souvenirs d’enfance ; ils résident dans un pays à part, inaccessible aux adultes que nous sommes devenus.

Lorsque j’étais écolier à l’école d’Avrainville j’apprenais que ce fameux chemin connu de tous mes coreligionnaires se situait précisément au bout du territoire de ma commune et qu’on le parcourait encore de nos jours, d’une manière moins sablonneuse toutefois. C’était la côte de Torfou, que tous les Parisiens empruntaient en fin de semaine lorsqu’ils se rendaient dans leurs résidences secondaires de la vallée de la Juine ou de la Chalouette, vers le Gâtinais, ou, plus loin encore, vers la forêt d’Orléans pour visiter peut-être la Mignotte, cette espèce de manoir offert à Nana par M. Steiner. C’est dans ce sens qu’elle est le plus rude ;  lorsqu’on s’y engage en venant d’Etampes pour retourner à Paris c’est sa descente qui impressionne le plus.

Cette côte de Torfou, si fameuse qu’elle était mentionnée dans les plus grands textes classiques, n’avait pas d’égale dans mon imaginaire, la dangereuse côte de Laffrey et autres cols de l’Iseran m’étaient totalement inconnus et n’auraient pu être que tout juste comparés. Rien n’aurait pu surpasser cette partie de la nationale 20, sinon il est bien sûr que La Fontaine n'en aurait pas parlé. Seule la côte de La Rochepot, beaucoup plus au sud sur la route des vacances, aurait pu lutter à armes égales lorsqu’elle fabriquait ces si fameux et si gigantesques bouchons quand le temps de l’été venait et que la masse étirée et serpentine suivait un camion poussif.

Torfou, c’était la route des Parisiens qui, pressés ou non, dévalaient cette pente en revenant chez eux, vers Paris, en poussant au maximum les moteurs de leurs engins aux freins si aléatoires, pour atteindre plus de cent. Certains riches possédaient même de grosses voitures capables de frôler le cent quarante. En ces temps-là c’était permis, c’était même recommandé si on souhaitait ne pas passer pour un paysan plus apte à mener un tracteur qu’à diriger avec doigté une automobile. Le bon conducteur était alors celui qui savait s’insérer avec nervosité dans le flux de la circulation, déboîter au bon moment, accélérer pour doubler et se rabattre entre deux voitures au dernier instant ; le  bon conducteur était celui qui approchait au plus près l’accident sans le rencontrer. Les bons conducteurs ne le restaient jamais bien longtemps, souvent ils mouraient brutalement. Le pire était bien sûr que ces notions délétères étaient inculquées aux enfants et je sais gré à ma génération d’avoir fait fi des enseignements qu’elle reçut pour bâtir une prévention routière qui commence un peu à tenir debout.
C’est au bas de la côte que c’était amusant, quand d’aventure quelqu’un cherchait à passer d’Avrainville à Boissy-sous-Saint-Yon et qu’il devait obligatoirement traverser cette large nationale. Avrainville et Boissy étaient une même paroisse, mais Dieu ne semblait alors pas reconnaître les siens, et surtout pas le curé qui  exerçait dans l'une et l'autre église et les accidents étaient fort nombreux, souvent mortels, quand lassée d’attendre une hypothétique éclaircie dans le torrent de la circulation une voiture s’élançait enfin, presque en fermant les yeux. Il semblerait quand même que Dieu eût reconnu au moins les ministres de son église puisqu'aucun prêtre ne fut jamais tué. Ils avaient peur comme tout le monde mais, mettant leur sort dans les mains du patron, ils avançaient plus franchement.

Ces Parisiens tueurs, si pressés de rentrer chez eux étaient déjà qualifiés, à moins de quarante kilomètres de la place Dauphine, de têtes de chiens, voire de têtes de veaux quand ils étaient des Parigots. Car Avrainville c’était la campagne, en plein milieu du Hurepoix, cette région entre Beauce et Brie aux contours imprécis et tout entière située dans le département défunt de Seine-et-Oise, chef-lieu Versailles.
Maintenant il existe un pont sur cette route et pour aller à Orléans il y a l’autoroute.

Il n’y a rien à regretter sans doute, mais je n’ai pas trouvé que quiconque se soit attaché à décrire ces endroits qui furent le berceau de mon enfance et de mon imagination. Je n’aime pas Simenon quand il évoque Avrainville dans son roman « La nuit du carrefour ». D’ailleurs je n’aime pas Simenon tout court, il n’est pas clair et il m’étouffe. Quand il en fait le lieu où les crimes se déroulent, c’est un Avrainville désincarné, sans âme, sans habitants réels qu’il décrit. L’action aurait pu se dérouler ailleurs que rien dans le roman n’en aurait été changé. Ce qui prouve que bien qu’y ayant parfois séjourné il n’en a jamais fait partie et ne s’y est jamais montré. Quand il venait il séjournait avec d’autres amis riches au « château », propriété du baron Barclay où résida un temps Cécile Sorel, l’autre comtesse de Ségur.
Dans mes souvenirs, ce château c’est celui du « Grand Meaulnes » que je m’imaginais, avant même de savoir qu’Alain-Fournier en avait créé un tout semblable. Il était invisible dans son parc comme un écrin, caché derrière de grands arbres. On peut malheureusement s’en faire maintenant une idée puisque c’est devenu la mairie. Elle ne vaut pas chipette cette mairie par rapport au vrai château, celui que j’ai dans la tête et qui ressemble comme deux gouttes d’eau au château de Chamarande, à deux pas de là.

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Ici nous étions tous pauvres ou vivions comme si nous l’étions. Aucune ostentation dans l’apparence. Les paysans étaient les plus riches et c’était ceux à qui on aurait le plus volontiers donné trois sous. Le plus aisé d’entre eux, surnommé Chou-Pomme et qui possédait le champ de citrouilles qui fut choisi par Yves Robert pour figurer dans son film « Alexandre le bienheureux », avait une formule qui résumait la pensée de tous : «  On est bien plus heureux quand on n’a rien », ce qui sous-entendait finement qu’il valait mieux avoir beaucoup pour pouvoir émettre les avis les plus réfléchis sur la chose. On ne peut juger de l’état de pauvreté quand on est pauvre, cet état rendant celui qui en souffre beaucoup trop soucieux pour réfléchir sereinement.
Mais les paysans ne s’en laissaient pas compter. C’est pour eux qu’on a inventé le terme de « matois ».

 

Il ne faut pas retourner sur les lieux de son enfance. Je n’y suis pas retourné. Je n’y retournerai pas. J’ai fui une fois pour toutes ce pays sans saisons, aux hivers sans neige et aux étés frileux. Le fossé des Froulans restera un lieu mythique peut-être peuplé de vouivres, la Sablière restera aussi gigantesque que la dune du Pilat et je continuerai à craindre de me perdre à jamais en traversant la forêt. Les images qui me restent se confondent avec les six forts chevaux de la fable en ayant autant de réalité qu’eux, refoulés autant qu’eux dans le passé. Ni plus ni moins. Ce ne sont pas ici quelques années en plus ou en moins qui pourraient faire une différence.

 

Le Hurepoix est une région qu'il est bon d'avoir connue ; grâce à elle, si on sait pas ce que l'on cherche, ce qui est le lot commun, on sait au moins ce que l'on fuit, et si mon imagination ne s'était pas développée dans un tel endroit qui la forçait à s'en évader, peut-être aurait-elle été plus aride. Dans la Beauce voisine où les passions s'enferment on se suicide ou on devient méchant, ici il y avait quelque espoir qu'un monde plus beau existât.

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