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  • Des rogatons de Jean Genêt - 3

    La baston, il faudrait que je raconte la baston. C’était une vraie de vraie. Des filles. Moi j'étais pas loin quand ça a commencé, j'ai vu voler un gobelet de bière et une nana tomber à terre, en arrière. Apparemment, y'en a une qui en aurait bousculé une autre sans faire exprès, et elle aurait dit « oh ben ça va c'est pas grave » au lieu de s'excuser, ce qui n'a pas plu à l'autre, celle-ci s'est donc cru dans son bon droit de lui balancer son verre à la gueule, ce qui est tout de même un petit peu exagéré sans doute, mais c'est vrai que tout se perd ma pauv' dame, alors voilà, une gonzesse à terre, de la bière renversée, elle se relève et réplique, une gifle peut-être ? Je ne sais plus le coup est parti vite. Et là alors, c'est vraiment comme à la sortie de l’école : un attroupement se forme, les gens s'en mêlent, certains pour calmer le jeu et d'autres, plus nombreux, pour titiller tout ça, le groupe se déplace, des coups fusent, les hommes s'y mettent, moi je reste sur le côté, je fais semblant de m’intéresser pour faire comme les autres, mais je me dis que c'est craignos et qu'il faut pas trop traîner à la fourmi après la fermeture.bagarre.jpg

    Après, Pascal m'explique comment me défendre, au cas où. Apparemment, il faut bien fermer le poing et taper fort, droit devant, sinon le bras peut partir et l'adversaire s'en saisir. Il me conseillait aussi la fourchette, comme ça j'ai le temps de courir pendant que l'agresseur morfle, mais dans les yeux, je ne sais pas si j'oserais. Et pis l'autre jour j'en ai parlé à Jean qui m'a dit que le poing serré ce n'était pas une bonne idée, parce que si l'autre esquive, je peux me faire mal si je finis dans le mur. Il me conseille le bas de la main, paume inclinée, doigts en arrière, je ne sais pas si c'est très visuel ce que je raconte, vous voyez ? Alors moi j'écoute, parce que j'aime bien que les hommes m'apprennent à me battre, je me sens un peu des leurs mais en fait, je sais que je serai jamais capable de lever la main sur quelqu'un.

    Ah si tout de même, je me souviens, il y a longtemps, trop énervée, vous savez quand ça monte, beaucoup, la pression, l'autre en face qui vous cherche trop, vous n'en pouvez plus, vous pensez que vous allez lui dévisser la tête, vous voyez ? Une fois je crois que ça m'avait fait ça au collège, mais je ne me rappelle pas très bien. Et aussi, peut-être y'a un an ou deux, une petite conne de cinquante kilos toute mouillée, complètement bourrée qui m'avait dit que j'étais moche. J'aurais pu lui faire mal, mais c'est pas sorti. Je me souviens j'étais allée voir une copine, folle de rage en lui disant: « y'a une pétasse qui m'a dit que j'étais moche ! » Et elle avait répondu, pleine de courage et d’amitié : « bouge pas, on va lui casser sa sale gueule ! ».En fait on lui avait pas cassé sa sale gueule du tout, mais c’est l’intention qui compte.

    Mon frère lui en revanche, il est beaucoup plus porté sur la bagarre. Il hésite pas. Une fois, au lycée, renvoyé deux jours, parce qu'il avait fait tomber un type à terre. Je précise que le type l'avait insulté, et Pascal, quand ça monte, ça monte, et ça fait pas semblant. Le type s'était aussi fait renvoyer, même que maman avait trouvé ça injuste que Pascal prenne aussi, parce que c'est pas lui qui avait commencé. J'adore ma mère quand elle est de mauvaise foi. Je me souviens lui avoir répondu « mais maman, il a foutu un coup de boule quand même, ils peuvent pas laisser passer ça ! ». « Mouais », qu’elle avait commenté, maman.

    Dans le camion, samedi soir, je me faisais un peu chier à l'arrière, quand les deux devant se racontaient des conneries et parlaient aux filles sur le trottoir. Mais en fait j'aimais bien être derrière, j’aimais bien être la petite sœur quoi. Marc d'ailleurs, pour me dire bonjour, maintenant on commence à bien se connaître, il me dit « ça va la frangine ? » et ça me fait vachement plaisir. Une fois, je venais de me retrouver célibataire, il nous avait rejoint avec Pascal, et je lui avais annoncé tout de go « untel vient de me larguer », et il avait répondu du tac au tac, pour rire « oh putain t’inquiète pas je vais chercher les potes, on prend les battes, dis-moi où il habite, on y va ». Ça m'avait vachement fait rire, même si je n'avais pas le cœur à ça. Mais bref, on s’en fout.

    N’empêche, c'était bien ce petit apéro hier avec Jean, quand on s'embrassait à peine, en se frôlant tout juste, sans vraiment se tenir la main, comme pour pas gâcher ce qu'on avait déjà gâché une première fois, et qu'on regâchera de toute manière certainement. d2c408eca3c09c1f1b3d88efd0ec2c9a.jpg

    Il était en short hier, avec ses jolies chaussures d'été, celles avec des lanières, même qu'on lui voit les pieds. J'aime bien quand il les met. Il les a enlevées quand on était dans le bar, et il me passait le pied sur le jean, c'était pas érotique, c'était juste tendre, et j'aimais bien. Même qu'à un moment, je lui ai serré entre mes mollets. Quand je suis arrivée dans le bar, il était accoudé au comptoir, et il n'y avait pas grand monde, juste les deux barmans derrière. Je suis entrée, je l'ai vu, mais ça me gênait qu'il y ait du monde autour, et pis je savais pas si je devais lui sauter dessus, l'embrasser à pleine bouche ou si je devais la jouer pudique, comme une façon de garder l’enthousiasme en privé, de l’avoir que pour nous, et qu’il dure plus longtemps peut-être. Alors j'ai lancé un « bonsoir » aux serveurs d'abord, pour être polie, et Jean m'a dit en souriant « tu leur dit bonjour à eux et moi tu m'ignores ? »

    C'est un jeu tout ça entre nous, même si je sais que, vu de l'extérieur, il parait vraiment casse-bonbons.

  • Des rogatons de Jean Genêt - 2

    Alors, alors, alors… vendredi j'ai passé l'aspirateur sur le carrelage de la cuisine, pendant que Pascal regardait le match de rugby chez moi, on était que tous les deux au début. imagesCA1V4IN7.jpgOn est restés pas mal sur le balcon, il fait bon en ce moment, on a fini dans les reflets métalliques de la Fourmi, y'avait pas Jean, j'étais un peu déçue mais sans plus. Après, y'a eu une baston de filles, et c'était pas beau à voir, mais promis, je n'y étais pour rien. Je suis rentrée chez moi, j’avais un peu envie de vomir.

    Le lendemain, j'ai préparé deux thés : un pour moi et un pour Laura, parce qu'on aime bien faire ça tous les week-end, c’est ma façon à moi, un peu stupide, de la consoler de la mort de sa mère, et puis qu'est-ce que j'ai fait ? Ah oui, quelques courses, Pascal m'a retrouvée au Casino du boulevard de Ménilmontant, qui est vachement grand par rapport au Franprix de ma rue, et puis Marc est venu nous chercher, avec son camion de déménagement, il venait récupérer des meubles chez sa sœur, alors on l'a aidé, parce que Pascal est son super pote et moi j'aime beaucoup Marc.

    127112248_6fe7edf6e5.jpgOn a pris quelques affaires de la rue de Babylone, je n’aime pas trop la sœur de Marc, sa mère pas beaucoup plus, mais Pascal et moi on s'en fout parce que c'est Marc notre pote et qu’il est vraiment sympa. Après on a cherché à garer le camion, c'était pas facile, on s'est mis à côté de l'Assemblée, sur une place livraison, même que ça foutait les foies à Marc, il voulait pas retrouver le camion à la fourrière. Quand on roulait, Jean m'a appelée. Je me souviens de ça :

    - Tu vas bien ?

    - Oui, et toi ?

    - Si je vais bien ? Et puis quoi encore ? Mais toi, tant mieux si ça va.

    - Eh ben oui, mais là je suis dans un camion, je te rappelle plus tard ?

    - Dans un camion, c'est quoi cette histoire ?

    J’explique.

    - D'accord, mais ne me rappelle pas, je suis pressé, je vais y aller.

    - Tu vas où ?

    - Mais ça ne te regarde pas !

    - Donc tu m'appelles pour me dire que tu es pressé et que tu veux pas me dire ce que tu fais ?

    - Non, je t'appelle pour t'embrasser.

    - On se voit ce soir, par hasard, à la Fourmi ?

    - Non je n'aurais pas le temps d'y passer, on se verra pas ce week-end, mais je t'appelle pour te tenir, un peu.

    - Bon… je t'embrasse.

     Après, on s'est allongés dans le vert cru d’un parc, tous les trois avec mon frère et Marc, et on est allés dans une pizzeria du quartier latin, la mère de Marc nous avait invités pour nous remercier d’avoir porté des trucs lourds, nous avec Pascal on se disant juste que c’était normal d’aider un ami, mais comme elle est bourrée de pognon on n’allait pas cracher dessus.

    Et puis on est allés chez moi encore, en camion, les deux mecs devant et moi à l'arrière. Ce matin rebelote, thé avec Laura et j'ai filé chez Pascal pour voir ce qu'on allait bien pouvoir faire de notre journée. Finalement, je suis pas allée voir Cyprien Gaillard, parce qu'en lisant une interview du gusse, je me croyais dans le sketch des Inconnus sur l'art contemporain, et que douze euros l'entrée, il se foutent un peu de la gueule du monde, chez Pompidou.

     

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    Là, Jean m’a rappelée. J'étais contente. Il a laissé un message disant qu'il voulait me voir, c’était impérieux, j’adore quand il est comme ça, comme si c’était vital. Il voulait me proposer un apéro avant d'aller bosser un scénario. On s'est retrouvés dans le quartier de Beaubourg, on a pris, lui une bière, moi un Perrier parce que j'avais mal au ventre, il a cru que c'était à cause de lui, le stress, je lui ai dit non mais je ne sais pas. C'était plus détaché. Il m'a rapporté un saucisson, et une boite de Tampax que j'avais laissée chez lui cet été. Il a dit « quand on vivra ensemble tu les remettras chez moi mais pour le moment je te les rends ». Il m’a aussi acheté un test de grossesse, et puis j’ai répondu qu'il n'y avait pas de risque, parce que je crois qu’on n’était pas dans les dates. Enfin je ne sais pas, je ne calcule pas trop non plus. N’empêche j'aimerais bien qu’il y en ait un, de risque, mais bon, je suis un peu folle faut dire. Après il m'a précisé « non mais Marion tu sais, je ne veux pas d'enfant ». J'ai répondu que je savais. Il m'a parlé de Huysmans, et du passage sur les marmots dans « A Rebours ». J'ai approuvé, mais je ne sais plus trop à quel extrait il faisait allusion.rebours.jpg

    Et puis, je lui ai parlé du sida aussi. Il m'a dit « mais je t'ai dit que je l'avais pas ! » ; j'ai dit « oui, mais ça c’était y'a six mois, et depuis, moi je ne sais pas... » il a répondu qu'il n'avait couché avec personne d'autre que moi depuis qu'on se connaissait, ce qui m'a fait vachement plaisir mine de rien, même si je déteste avoir une conception à la noix du couple.

    Après, je vous la fais en raccourci parce que je suis fatiguée, on a marché un peu, mais pas longtemps. Il m'a demandé si la vie était belle pour moi, j'ai dit « oui et pour toi ? » ; il a répondu moyen mais que c'était bien si elle était belle pour moi. Et puis il a ajouté « la vie est belle si, c'est le réel qui est moche ». J'ai pas trop compris, mais un peu quand même je crois. Il a enfilé un petit sac à dos rose par devant avant de prendre son vélo. Je lui ai demandé pourquoi il ne le mettait pas derrière parce que ce n'était pas pratique pour se dire au revoir, et il m'a dit « c’est une métaphore, ce sac à dos là, tu vois, sur mon torse, c'est comme ça que je suis quand je suis avec toi ; au téléphone, j'avais plein de choses à te dire, et là j'y arrive pas ».

    Je lui ai dit d'accord, parce que j'en ai marre de me prendre la tête pour essayer de comprendre ce qu’il veut dire quand c’est trop compliqué. Il m'a demandé si j'avais du temps dans la semaine, et j'ai dit qu'on allait bien trouver ça, oui. On est partis tous les deux, chacun dans notre direction, en se regardant un peu s'éloigner, comme avant, même si avant on se regardait longtemps s'éloigner.

    Je suis allée retrouver le frangin, et puis je n'étais même pas perturbée outre mesure. Tant mieux, même si évidemment, comme Jean le dit si bien, il me tient. Et je crois que c’est tout.

  • Les rogatons d'un enfant de choeur

    A l’école l’institutrice c’était ma mère.
    C’était une école solide, construite pour durer, une école bâtie par la république, l’inscription sur son fronton le rappelait.

    La première année de mon arrivée dans le village j’étais encore trop petit pour y entrer, même dans la Section Enfantine, que j’ai rejointe l’année d’après, mais parfois, quand il était difficile de faire autrement, ma mère me gardait dans la classe. Les grands et les grandes s’occupaient un peu de moi, très gentiment, et de la même façon que Marcel Pagnol l’a raconté en évoquant ses souvenirs, j’ai appris à lire un peu avant les autres, sans m’en rendre compte, sans m’y forcer, tout naturellement.

    Ma mère a fait mon enseignement dans toutes les classes, de cette Section Enfantine jusqu’au CM2, même quand nous avons dépassé le nombre de quarante élèves et que la création d’une seconde classe s’est imposée. Ce n’était pas voulu, ça s’est trouvé comme ça. Dans la classe je l’appelais « Madame », comme tous les autres, sauf un dont nous nous moquions parce qu’il insistait pour la nommer « Maîtresse », et c’était tout naturel, cela coulait de source. Elle n’était durant ces heures plus ma mère, elle s’était désincarnée, au point que lorsque je faisais mes devoirs à la maison il ne me venait jamais à l’idée de profiter que c’était elle qui nous avait donné l’énoncé des problèmes pour lui demander quelque tuyau, quelque passe-droit. C’était proprement inconcevable. Les autres élèves ne m’ont jamais considéré autrement que comme un élève normal et c’était absolument ce qu’il fallait qu’il fût.
    Tout au plus considéraient-ils comme un heureux hasard que j’habitasse sur place et n’eusse par conséquent aucun déplacement à faire pour me rendre à l’école, encore que le village étant très petit les déplacements étaient vraiment courts, le plus long d’entre eux concernant ceux qui habitaient au hameau de La Motte, à moins d’un kilomètre. Des fois je les enviais. On envie toujours ce qu’on ne possède pas.
    Enfin je n’habitais pas exactement dans l’école, il fallait traverser la cour pour se rendre au logement, mais c’était juste à côté.

    Ce qui était vraiment bien c’était les jeudis, les dimanches et les jours fériés, quand je possédais l’école pour moi tout seul.

     

     

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    Un certain jour ma mère et mon père, tous deux réunis pour me parler, et là ça voulait dire que l’affaire était d’importance, m’ont fait savoir que le curé me demandait pour être enfant de chœur. Je suivais les cours de catéchisme le jeudi (j’allais au caté comme on disait), ces cours insipides qui ne m’ont rien appris et qui utilisaient comme supports des livrets aux couleurs fanées bleuâtres ou rosâtres. Une horreur. Il fallait y apprendre par cœur ces actes qui commençaient tous de la même façon (Mon dieu, etc.), ce qui anéantissait tout moyen mnémotechnique, acte de foi, de charité, d’espérance mais dont le plus redoutable était l’acte de contrition, le plus long, le plus incompréhensible et qui m’a fait pleurer de rage de ne pouvoir le retenir. Elles étaient peu pédagogues ces dames du catéchisme. Pourquoi tenter à tout prix d’expliquer à un enfant le mystère de la Sainte Trinité ? Ça ne sert à rien d’expliquer, un enfant ça gobe tout. Quand le problème était par trop ardu elles allaient quérir l’arbitrage de Monsieur le curé, qui retranchait toutes les incompréhensions derrière le Mystère de la Foi, ce Mystère qui est pour la religion ce que le théorème est aux mathématiques, un concept inexplicable, indémontrable, mais néanmoins notion princeps d’où découlent tous les axiomes, la clef de voûte de l’humanité ; Elle est en place et tout s’articule et se maintient autour d’elle. Comment fut-elle placée en premier ? Nul ne le sait, et la démonter pour comprendre comment ça marche provoquerait l’écroulement du monde.

     Enfant de chœur, en voilà une histoire ! En voilà une promotion ! Mon père en profita pour m’apprendre en quoi il était important que le fils de l’institutrice fût justement enfant de chœur, que cela servirait à apaiser l’ambiance communale, à effacer les traces d’une rivalité quasi immémoriale,  que le curé et l’institutrice étaient d’une manière générale en bisbille (ce fut exactement le terme qu’il employa) et que je serais comme la preuve vivante que ces temps étaient révolus. Je n’ai bien sûr alors rien compris mais j’étais fier que les adultes, en se risquant à une confidence sur leur monde, me fassent confiance.
    Le curé tendait la main, il fallait la lui saisir et lui montrer que la lumière était dans tous les camps. Je sus plus tard que mon grand-père avait bien des années auparavant refusé un poste enviable dans l’enseignement parce cela lui aurait interdit d’exercer librement son culte.

    La première chose qu’on apprend quand on devient enfant de chœur c’est à correctement s’habiller, soutane, aube et surplis dans le bon ordre. Après j’ai appris des anciens où se trouvait le trou secret dans un des murs de la sacristie où on rangeait toutes les allumettes ayant servi à allumer les cierges une fois celles-ci brûlées. C’était notre trésor, aussi pauvre qu’inutile, mais terriblement bien caché.

    Ensuite c’était la routine. Quand baisser la tête, quand s’agenouiller, quand secouer les clochettes, quand balancer l’encensoir, quand tourner les pages, quand verser l’eau sur les mains du curé, quand les lui essuyer, quand prendre le panier pour la quête, tout ça s’apprend en deux ou trois séances et permet de distraire le long ennui d’une messe. Nous n’étions que deux pour tenir tour à tour tous les rôles dévolus à ces servants, mais nous n’apprenions pas alors les noms bien précis qui leur étaient donnés : thuriféraire, cruciféraire, céroféraire, etc.,  nous étaient des termes parfaitement inconnus. Le moment vraiment rigolo c’était juste avant, quand il fallait sonner les cloches pour appeler les fidèles et qu’en s’y prenant bien, en se raccrochant à la corde suffisamment haut au moment où la cloche retient son souffle on arrivait à monter à des hauteurs vertigineuses alors que la cloche en reprenant sa position d’équilibre frappait le battant contre sa paroi.

    J’étais d’astreinte quand arriva le jour de la première communion de ma sœur. Ma grand-mère savourait déjà l’instant où elle me verrait officier lors de ce jour de grande cérémonie, mais elle ne put malheureusement y assister, et cela lui causa un immense chagrin, clouée sur le canapé à la maison par un terrible mal de tête dont on ne tarda pas à apprendre qu’il s’agissait de la première attaque d’une tumeur au cerveau qui la terrassa définitivement bien plus tard, après que toutes les innovations techniques aient été tentées sur sa pauvre tête, et dont il fallut lui taire le caractère de nouveauté car en tant qu’infirmière elle aurait tout de suite compris quelles souffrances inutiles cela générerait et aurait tout laissé tomber immédiatement. On expérimentait alors les implantations de fils de radium dans le cerveau.

     

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    Les mariages et les enterrements c’était bien aussi. On recevait alors chacun un « Victor Hugo », un billet de cinq cents anciens francs, cinq nouveaux francs, le plus petit des billets d’alors (ce fut ce billet qui fit la transition entre anciens et nouveaux francs et il porta pendant quelque temps les deux mentions), extrait de la corbeille de la quête, et pour les enterrements on attelait Pompon, l’âne doux et placide du garde-champêtre, âne à tout faire, pour transporter le corbillard, charrette enjolivée, jusqu’au cimetière à la sortie du village avec vue sur les champs céréaliers et, au fond, la ligne noire de la forêt. Celui des deux enfants de chœur qui était devant, celui qui portait bien droit la croix comme on porterait un drapeau devant l’ennemi, le curé à côté marmonnant dans son livre, celui-là n’était pas peu fier !

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    Le Victor Hugo ne tarderait pas à trouver sa place dans la caisse de la mère J***, la dame qui tenait la boutique sur la place de l’église, dans laquelle on trouvait de tout et notamment des bonbons. Il faudrait faire durer le plaisir de l’achat car la somme qui lui correspondait était issue d’un travail, ce n’étaient pas, grosse différence,  quelques sous venus en droite ligne de la poche d’un parent. Alors nous choisissions de préférence une sucrerie de longue durée, un coquillage rempli de quelque chose qu’il faudrait obligatoirement sucer.