30.12.2011

Des rogatons de Jean Genêt - 3

La baston, il faudrait que je raconte la baston. C’était une vraie de vraie. Des filles. Moi j'étais pas loin quand ça a commencé, j'ai vu voler un gobelet de bière et une nana tomber à terre, en arrière. Apparemment, y'en a une qui en aurait bousculé une autre sans faire exprès, et elle aurait dit « oh ben ça va c'est pas grave » au lieu de s'excuser, ce qui n'a pas plu à l'autre, celle-ci s'est donc cru dans son bon droit de lui balancer son verre à la gueule, ce qui est tout de même un petit peu exagéré sans doute, mais c'est vrai que tout se perd ma pauv' dame, alors voilà, une gonzesse à terre, de la bière renversée, elle se relève et réplique, une gifle peut-être ? Je ne sais plus le coup est parti vite. Et là alors, c'est vraiment comme à la sortie de l’école : un attroupement se forme, les gens s'en mêlent, certains pour calmer le jeu et d'autres, plus nombreux, pour titiller tout ça, le groupe se déplace, des coups fusent, les hommes s'y mettent, moi je reste sur le côté, je fais semblant de m’intéresser pour faire comme les autres, mais je me dis que c'est craignos et qu'il faut pas trop traîner à la fourmi après la fermeture.bagarre.jpg

Après, Pascal m'explique comment me défendre, au cas où. Apparemment, il faut bien fermer le poing et taper fort, droit devant, sinon le bras peut partir et l'adversaire s'en saisir. Il me conseillait aussi la fourchette, comme ça j'ai le temps de courir pendant que l'agresseur morfle, mais dans les yeux, je ne sais pas si j'oserais. Et pis l'autre jour j'en ai parlé à Jean qui m'a dit que le poing serré ce n'était pas une bonne idée, parce que si l'autre esquive, je peux me faire mal si je finis dans le mur. Il me conseille le bas de la main, paume inclinée, doigts en arrière, je ne sais pas si c'est très visuel ce que je raconte, vous voyez ? Alors moi j'écoute, parce que j'aime bien que les hommes m'apprennent à me battre, je me sens un peu des leurs mais en fait, je sais que je serai jamais capable de lever la main sur quelqu'un.

Ah si tout de même, je me souviens, il y a longtemps, trop énervée, vous savez quand ça monte, beaucoup, la pression, l'autre en face qui vous cherche trop, vous n'en pouvez plus, vous pensez que vous allez lui dévisser la tête, vous voyez ? Une fois je crois que ça m'avait fait ça au collège, mais je ne me rappelle pas très bien. Et aussi, peut-être y'a un an ou deux, une petite conne de cinquante kilos toute mouillée, complètement bourrée qui m'avait dit que j'étais moche. J'aurais pu lui faire mal, mais c'est pas sorti. Je me souviens j'étais allée voir une copine, folle de rage en lui disant: « y'a une pétasse qui m'a dit que j'étais moche ! » Et elle avait répondu, pleine de courage et d’amitié : « bouge pas, on va lui casser sa sale gueule ! ».En fait on lui avait pas cassé sa sale gueule du tout, mais c’est l’intention qui compte.

Mon frère lui en revanche, il est beaucoup plus porté sur la bagarre. Il hésite pas. Une fois, au lycée, renvoyé deux jours, parce qu'il avait fait tomber un type à terre. Je précise que le type l'avait insulté, et Pascal, quand ça monte, ça monte, et ça fait pas semblant. Le type s'était aussi fait renvoyer, même que maman avait trouvé ça injuste que Pascal prenne aussi, parce que c'est pas lui qui avait commencé. J'adore ma mère quand elle est de mauvaise foi. Je me souviens lui avoir répondu « mais maman, il a foutu un coup de boule quand même, ils peuvent pas laisser passer ça ! ». « Mouais », qu’elle avait commenté, maman.

Dans le camion, samedi soir, je me faisais un peu chier à l'arrière, quand les deux devant se racontaient des conneries et parlaient aux filles sur le trottoir. Mais en fait j'aimais bien être derrière, j’aimais bien être la petite sœur quoi. Marc d'ailleurs, pour me dire bonjour, maintenant on commence à bien se connaître, il me dit « ça va la frangine ? » et ça me fait vachement plaisir. Une fois, je venais de me retrouver célibataire, il nous avait rejoint avec Pascal, et je lui avais annoncé tout de go « untel vient de me larguer », et il avait répondu du tac au tac, pour rire « oh putain t’inquiète pas je vais chercher les potes, on prend les battes, dis-moi où il habite, on y va ». Ça m'avait vachement fait rire, même si je n'avais pas le cœur à ça. Mais bref, on s’en fout.

N’empêche, c'était bien ce petit apéro hier avec Jean, quand on s'embrassait à peine, en se frôlant tout juste, sans vraiment se tenir la main, comme pour pas gâcher ce qu'on avait déjà gâché une première fois, et qu'on regâchera de toute manière certainement. d2c408eca3c09c1f1b3d88efd0ec2c9a.jpg

Il était en short hier, avec ses jolies chaussures d'été, celles avec des lanières, même qu'on lui voit les pieds. J'aime bien quand il les met. Il les a enlevées quand on était dans le bar, et il me passait le pied sur le jean, c'était pas érotique, c'était juste tendre, et j'aimais bien. Même qu'à un moment, je lui ai serré entre mes mollets. Quand je suis arrivée dans le bar, il était accoudé au comptoir, et il n'y avait pas grand monde, juste les deux barmans derrière. Je suis entrée, je l'ai vu, mais ça me gênait qu'il y ait du monde autour, et pis je savais pas si je devais lui sauter dessus, l'embrasser à pleine bouche ou si je devais la jouer pudique, comme une façon de garder l’enthousiasme en privé, de l’avoir que pour nous, et qu’il dure plus longtemps peut-être. Alors j'ai lancé un « bonsoir » aux serveurs d'abord, pour être polie, et Jean m'a dit en souriant « tu leur dit bonjour à eux et moi tu m'ignores ? »

C'est un jeu tout ça entre nous, même si je sais que, vu de l'extérieur, il parait vraiment casse-bonbons.

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