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Le rogaton d'une légende

Les rumeurs entretiennent les légendes, elles-mêmes créées à partir d’une réputation. Une légende ne surgit pas ex nihilo, elle a besoin d’un grain de matière sur lequel se cristalliser, comme le fait un calcul de struvite sur un flocon de protéine.

Le mythe se crée, parfois sur une seule action d’éclat, puis se conforte par des ajouts successifs prenant leurs racines dans des redites embellies des mêmes faits, ornés, enluminés, sans toutefois jamais dépasser le stade de l’inconcevable ; Que jamais ne s’installe le doute du « c’est trop beau pour être vrai » !

Vauban fut un grand voyageur. La légende a fait le reste pour déterminer qu’il a voyagé partout, même là où il n’a jamais mis les pieds, associée à ce qui paraît être une volonté d’en finir en apothéose, en un éblouissement de feu d’artifice, avec la poliorcétique et la castramétation qu’on pressentait devenir à court terme obsolètes. Chaque ville ayant un tant soit peu d’importance stratégique, chaque ville en fait, possède qui sa citadelle Vauban, qui ses remparts estampillés du même, qui une visite du grand homme. Il semblait qu’il en fallût en France autant qu’il y a d’églises.

Le mérite du bonhomme est certain mais peut-être exagéré.

 

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L’exemple le plus frappant me paraît être cette fameuse basterne, cette berline suspendue entre deux chevaux pour supprimer les cahots répercutant les inégalités des mauvais chemins en rendant les voyages impropres à tout travail d’écriture. Cette suspension s’affranchissant des accidents du sol et ne conservant que le balancement régulier des chevaux  aurait permis à Vauban de travailler en même temps qu’il voyageait. Le temps n’était pas loin où le roulage n’était utilisé que pour transporter les marchandises ou  les gens de la société moyenne, les grands ne se déplaçant qu’en litière, cette litière qui fit qualifier les Mérovingiens de rois fainéants, du moins dans l’imaginaire populaire qui aime les images qui lui parlent, ce qualificatif étant surtout justifié du point de vue historique par la constatation de leur quasi absence de pouvoir, ce pouvoir dont se sont alors emparés les aristocrates par l’intermédiaire des Maires du Palais. Là aussi la légende s’est cristallisée sur un point précis, la mauvaise compréhension de ce terme de fainéant, complaisamment confondu avec celui de vaurien, conduisant rapidement à représenter ces rois alanguis dans un char à roues tiré par des bœufs. L’image est aussi forte qu’elle est fausse. Mais c’est une autre histoire.

Vauban 3.PNG

Du temps de Vauban les essieux étaient rigides, les suspensions inexistantes et le ressort à boudin trouvait à peine des débuts d’application dans le montage de ces essieux. Vauban, toujours à la pointe de la technique, aurait sans doute préféré, pour écrire en même temps qu’il cheminait ou pour son confort, un véhicule à roues correctement suspendu que cette espèce de filanzane hippomobile, archaïque et à mauvaise connotation de fainéantise. Il aurait testé ce ressort à boudin.

De forts doutes existent quant à l’existence réelle de cette basterne, dont on peut voir pourtant la reproduction « conforme à l’originale » au château de Bazoches.

 

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Des gravures existent il est vrai, mais des gravures ne sont pas des photographies, et Vauban a suffisamment frappé les esprits pour que quelque dessinateur lui invente cette basterne, qu’ensuite d’autres dessinateurs reproduiront à l’identique. Il n’y a nulle trace de cet engin dans les inventaires, nulle allusion à son existence dans la correspondance pourtant fournie et détaillée, nul vestige palpable, nul timon vermoulu abandonné derrière un buisson.

La basterne a existé. Vauban a existé. Le syllogisme était tentant de le voir utiliser ce genre de carrosse qui lui allait comme un gant. Cette machine a de plus un petit côté farfelu qui humanise cet homme et vient renforcer l’aspect débonnaire que le peuple  trouve forcément aux gens qui lui plaisent, lui qui est toujours en contact avec les populations du royaume entier, ce qui lui confère une accessibilité inconnue pour les autres grands. N’oublions pas qu’il a rédigé la Dîme royale, ouvrage d’importance sur la répartition équitable des impôts, forcément populaire et aussitôt interdit par Louis XIV. Comment ne pas imaginer en voyant les gravures un palefrenier étourdi attelant deux chevaux tirant en sens opposés ?

 

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La basterne de Vauban n’a pas existé mais l’aurait tellement mérité que c’est comme si tout était vrai.
Dès que la mémoire immédiate s’épuise la légende peut commencer. Elle est parfois si pressante, sa volonté est si puissante qu’elle écarte cette mémoire, qu’elle la rejette dans l’oubli, la fige dans une oubliette. Si le vrai la gêne elle l’ostracise.
Il arrive également qu’elle la déguise comme c’est le cas pour ces gravures de basternes de Vauban, qui apportent comme preuve ce qui n’est qu’un grain d’imagination, arguant que parce que ce n’est pas tout à fait faux c’est donc ipso facto entièrement vrai. L’époque moderne apportera ce qui paraît être le critère de véracité ultime, la photographie. Mais bien vite la photographie se truquera, grossièrement comme au temps de l’argentique ou d’une manière plus subtile, presque indécelable, en notre temps du numérique.
Qu’importe ! L’essentiel est de créer un esquif sur lequel s’accrocher pour naviguer sur les eaux plaisantes du mythe. Sur ces esquifs insubmersibles il est impossible de se noyer tant qu’on y reste accroché et on pourra croiser des Léviathans dans des océans tièdes aussi aisément qu’une basterne transportant Vauban dans les ruelles de Bazoches.
Il n’y a que lorsqu’il est très pressé ou mal conseillé par des technocrates au raisonnement mathématique ignorant tout de la psychologie qu’un gouvernement s’empresse de truquer les photographies, comme le faisait le régime soviétique, ou délègue à un corps de fonctionnaires particulier le soin de la révision immédiate de tous les documents mentionnant un fait qu'il aurait été préférable qu'il n'existât pas, comme l’imaginait George Orwell dans 1984.

 La basterne de Vauban existe d’autant plus qu’elle n’a jamais existé !

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