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  • Le rogaton d'un jour comme les autres

     

    Poisson rouge.PNG

    Ou la mémoire d’un poisson rouge.

    Ce matin le soleil s’est éclairé brusquement.

    Trois clignotements comme s’il hésitait et puis sa lumière blanche s’est déchirée d’un coup.

    J’ai commencé ma ronde. Le ciel est habité de gros nuages difformes oranges et bleus qui se déplacent avec lenteur dans un cliquetis de ferraille et de poterie malmenée. Mais je sais que ces bruits préludent à l’averse de manne qui s’éparpille à la limite du monde et je sais aussi que tant que j’obéirai aux lois de l’Eau les Dieux seront favorables et continueront d’approvisionner régulièrement, car cela est écrit en lettres de sable sur les profondeurs inconnues du monde originel, ce monde que les impies nient en ironisant d’une façon si inconséquente.

    En passant devant le bateau échoué qui n’en finit pas de vider sa cargaison de bulles, le ciel s’est fait brusquement menaçant en même temps que j’ai pressenti un grondement sourd et que deux grosses boules ovoïdes et brillantes sont apparues comme des maléfices attachés à un anathème dont on ignore tout mais qui est inscrit dans nos gênes.

    Un coup de tonnerre a précipité ma fuite vers l’arrière du monde alors qu’une ombre gigantesque faisait vibrer l’atmosphère entière ; C’était un tremblement d’eau comme il en arrive parfois, imprévisible, et qui brise les ouïes en créant une panique irraisonnée.

    En revenant doucement et précautionneusement par l’autre côté j’ai vu deux nuages oranges et bleus, immobiles, qui m’ont rappelé quelque chose. Sans doute les avais-je déjà vus il y a longtemps.

    Alors j’ai commencé ma ronde en allant vers ce bateau échoué qui n’en finit pas de vider sa cargaison de bulles et j’ai décidé d’aller explorer l’arrière du monde, vers ces confins où je n’ai jamais osé m’aventurer.

    Mais quels sont ces nuages oranges et bleus qui se meuvent en se déformant ?...

     

    Un jour il faudra que j’écrive ma mémoire, je ne dis pas mes mémoires, il m’est si difficile d’en posséder une seule, minuscule.

  • Le rogaton d'un photon

    Il existe un truc pour tenter de se figurer avec le plus de réalisme ce que sera l’avenir : imaginer le pire, la réalité sera au-delà.
    Par pire il ne faut pas entendre que cet avenir sera de fureur et de feu, il est vain de se figurer l’expuition d’un volcan crachant son incandescence en une brûlante rivière descendant les Champs-Elysées, il est inutile de stimuler l’imagination par des froidures extrêmes où le seul élément encore un peu liquide serait l’hélium.
    Non, le pire c’est le médiocre.

    Kerguelen.PNG

    Le médiocre est ce qui est le plus redoutable à l’esprit de l’homme. L’enfer sur Terre c’est les îles Kerguelen avec leur climat étouffant dans l’œuf toute velléité de joie de vivre, fraîcheur et humidité perpétuelles alimentées par d’innommables vents. Ils n’ont pas de nom humain ces vents qu’on n’arrive au mieux qu’à adjectiver, comme pour leur jeter un anathème : rugissants ou hurlants, ils sont bien en-dessous du spectacle offert par les formidables vents catabatiques plus au Sud ou les gigotants williwaws plus à l’Ouest.
    Le nom même de ces îles est une supercherie, la médiocrité incarnée dans la géographie toponymique, puisque le capitaine de vaisseau Yves Joseph de Kerguelen, seigneur de Tremarec, n’a jamais débarqué sur cette terre qui porte son nom, allant jusqu’à lui inventer des habitants (quelques manchots vus de loin sans doute), un climat propice et une végétation luxuriante pour justifier son voyage auprès du roi Louis XV et lui permettre d’en affréter un second.
    Cette imagination débordante qui fait prendre des vessies pour des lanternes et des manchots pour des indigènes replets nous trompe assurément et ne sert qu’à nous éloigner par l’esprit d’un médiocre aussi inexorable que la force gravitationnelle qui régit le sort de tout objet quelles que soient sa taille et sa forme : tout corps porté aux nues redescend implacablement sur terre, et en général en s’y écrasant d’une manière maladroite, tragique ou comique.

    L’électricité, au temps où les scientifiques se sont rendu compte de son existence, n’avait semble-t-il que des avantages. Et même beaucoup plus tard cette énergie qui était comme une magie inépuisable peinait à laisser découvrir son côté négatif, à savoir que, bien qu’inépuisable, il faille la créer, la transformer, à partir d’une autre énergie. Profiter d’un éclair ne pouvait éclairer que très fugitivement la perspective d’une application pratique.

    Dans un quelconque « Journal de Mickey » des années soixante l’électricité avait toutes les parures d’une fée et le seul inconvénient que les rédacteurs aient pu alors trouver à porter en exemple aux yeux des jeunes lecteurs était que les pauvres footballeurs étaient condamnés à jouer la nuit dans un stade brillamment éclairé a giorno, Pandémonium de lumière.

    Mais même en se forçant à être sceptique à l’excès, jamais au grand jamais on n’aurait pu imaginer la réalité des années 2010 : les ampoules modernes éclairent moins bien que cent ans auparavant. Les aristocrates fortunés de notre temps engagent un nouveau modèle de domestique, l’éclaireur de lumières, qui les précède de cinq minutes dans tous leurs déplacements afin d'actionner les interrupteurs et qu’ainsi leur confort visuel soit le même qu’avant, du temps où les ampoules éclairaient vraiment, c'est-à-dire immédiatement. *

    Alors maintenant, qu’imaginer ?

    On en est à la peinture faisant office de contact-interrupteur rien qu’en touchant de la main la surface qu’elle recouvre (j’imagine quel serait le résultat obtenu en marchant dans une pièce au sol recouvert de cette façon). Mais cela ne change rien quant à la réactivité des ampoules.

    Wonder.PNG

    En 1870 les Français de Paris inventaient pour les aéronautes la lampe portable, une giberne portée en sautoir garnie d’une pile au bichromate de potasse, d’une bobine d’induction et d’une lampe, en même temps qu’ils créaient l’interrupteur, un bouton qui dirigé dans un sens ou dans l’autre lance la décharge ou la suspend, permettant, ainsi qu’il était alors précisé, de ne dépenser que proportionnellement au rendement (argument que reprendra Wonder comme réclame).

    Est-ce vers ce système des origines qu’il faut maintenant envisager l’avenir ? Une lumière personnelle alimentée par l’énergie musculaire plongeant dans l’ombre les grabataires, les faibles, les malades, les paresseux, la lie de la société, ou, sans vouloir paraître trop médiocrement pessimiste, ne va-t-on pas tarder à se rendre compte que la flamme chauffe et éclaire en ne consommant que l’oxygène de l’air, oxygène inépuisable et gratuit ?
    Pour l'instant.
     

     

    * Cet épisode est imaginé mais peu s'en faudrait qu'il fût vrai. Peut-être l'est-il d'ailleurs, les collèges anglais ayant bien leurs chauffeurs de sièges de toilettes lors des frimas de l'hiver, rôle dévolu aux plus jeunes comme déférence envers les anciens, et qui consiste à s'asseoir quelques minutes sur le siège que l'ancien occupera immédiatement après.

  • Les rogatons de visite médicale

    Une visite médicale professionnelle, ça laisse des traces. Hier, fallait que je m'y colle. J’étais donc invitée à me rendre au « première étage », ça partait bien. On a commencé par le plan personnel.

    L'infirmière m'a expliqué comment bien me tenir sur mon siège, la voûte plantaire qui doit bien toucher le sol. Des fois que, après trente ans de posture assise, je sache pas bien comment on s'y prend. Y faut pas non plus mettre son téléphone trop loin, pour éviter les gestes « inutiles qui ne servent à rien ». Pas bête, j'y aurais pas pensé toute seule. Et l'ambiance avec le chef ? « Excellente ! ». Et votre métier, ça vous plaît ? « Beaucoup ! ». Après, j'ai cru que j'allais partir en courant tellement j'ai pas envie de faire partie de ce monde qui me démontre la distance idéale entre mes yeux et l'écran d'ordinateur quand moi je voudrais écrire, me balader à Paris, finir « les petits chevaux de Tarquinia », chanter en boucle « A toi » de Ferré, me moquer des cons, faire des blagues absurdes, m'instruire auprès de gens intelligents, retourner voir les Raboteurs de Parquet et sentir les odeurs de Pigalle dans le matin qui s'aseptise.

    Mais non, on est passé au plan médical.

    Si je fume? A peine. Si je bois à chaque repas ? Vous pensez bien que non ! Si j'ai un bon sommeil ? Je dors comme un bébé. Un bébé qui auraient les grosses cernes du lundi matin quoi. J'ai triché pour le contrôle de la vision, j'avais envie d'avoir une vue parfaite hier. Et comme ils sont pas hyper fut' fut', ça a marché. Ensuite, l'infirmière a voulu m'expliquer, dans un bureau mal fermé, où l'intimité n’avait rien d’idéal, comment reconnaître mes périodes d'ovulation. J'ai pas tout écouté. Et puis, pas de bol, l'appareil qui analyse les urines ne fonctionnait pas, ce qui l'a mise dans tous ses états. Elle a même oublié de lire le résultat de ma glycémie, et je me suis fait engueuler, quand je voulais savoir si je n'avais pas de diabète, parce que 0.7 il paraît que c'est pas bien, « il faut manger le matin ! » pour que le cerveau fonctionne bien et qu'on travaille efficacement toute la matinée. Ah, ça doit être pour ça alors. imagesCAFKVR06.jpg

    Comme l'appareil ne voulait toujours pas marcher, bien qu'elle soit allée chercher la notice et que, page 42, il était bien spécifié qu'il fallait éteindre et rallumer, chose qu'elle avait déjà faite pas mal de fois, elle a eu l'idée de lire le test à l'œil nu, avec l'aide d'une montre, ne me demandez pas pourquoi, je n'en sais fichtrement rien. Et là, j'ai cru que j'étais chez le rebouteux. Ou le marabout. Elle pense qu'il faut que je boive plus d'eau. Elle m'a demandé si j'avais mes règles. J'ai dit « non, pourquoi ? » Elle a dit que si je les avais pas, ça allait pas tarder. Elle a dû le voir ce matin, dans son marc de café.

    Et le pire dans tout ça, c’est qu’il paraît que je suis apte.