15.02.2012

Un rogaton de trompette

 

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Quand on s’égare dans un lieu qui paraît ignoré de tous, subite apparition d’une clairière après le dernier virage d’un sentier à peine marqué, un endroit qui semble n’avoir jamais changé, être resté tel qu’il était dans l’enfance de l’homme, on se met à gamberger.

Un tesson de vaisselle contre lequel bute le pied sur la place d’un village, même abandonné, sera négligemment rejeté vers le caniveau alors qu’un tesson identique forcera l’imagination s’il est découvert au milieu d’une nature sauvage, trace isolée de l’industrie de l’homme, et conduira par un cheminement rêveur propre à ceux qui disposent de l’éternité pour réfléchir à des interrogations existentielles : ce caillou, celui que je viens de prendre en main alors que je m’étais assis, et que je déplace d’un mètre en le jetant dans le ruisseau, d’où vient-il ? Comment s’est-il formé ? De combien de milliers d’années ai-je accéléré par ce simple geste son cheminement naturel ? Avais-je le droit d’agir ainsi, de bouleverser ce mini-ordre naturel, d’être le démiurge d’un cataclysme microscopique ?

 

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Cet endroit antédiluvien, lieu magique où la moindre pierre accrochant un rayon de soleil dans le flot de l’onde pure d’un torrent qui cascatelle semble de pur argent, cet endroit on se sent obligé de le peupler d’une faune du même acabit. Je ne parle pas d’un ours erratique qui aurait vu l’homme qui l’a vu, mais bien d’animaux tels que l’imagination moyenâgeuse pouvait en concevoir, le catoblépas à la tête lourde, au cou frêle, aux yeux jetant des poisons, le basilic qui craint les miroirs, le griffon hiéracocéphale, la coquecigrue fuyante et autres chimères. Tous ces animaux les yeux les ont vus aussi sûrement que la langue les a racontés ; ils côtoyaient parfois les curieux sciapodes, seuls habitants humanoïdes à sembler vivre en harmonie avec l’étrange. Jules César lui-même dans le récit de la guerre des Gaules a cru bon de raconter, dans son style si particulier emprunté sans doute à Alain Delon, que les forêts profondes des territoires du Nord étaient peuplées de cerfs bien particuliers aux pattes plus courtes d’un côté que de l’autre et qui ne pouvaient tenir debout qu’en s’appuyant aux troncs des arbres, ce qui conduisait à une technique de chasse leur étant propre : scier imparfaitement les arbres à leur base pour que les cerfs s’y appuyant les fassent s’abattre, les animaux les accompagnant dans leur chute et ne pouvant ensuite plus se relever.

Mais les Pyrénées c’est autre chose. Les Pyrénées accueillent, elles ne sauraient créer des animaux bien dangereux.
En débouchant au-dessus d’Orlu sur la jasse d’En Gaudu, après avoir traversé ce qu’on dit être les vestiges d’exploitations romaines d’or, d’argent, d’escarboucles et autres grenats, on est tout de suite renseigné : ici vit un animal quasi-fabuleux, un animal que très peu ont eu la chance d’apercevoir, un animal à l’existence duquel il faut croire sur parole car ses mœurs nocturnes, sa petitesse, sa timidité, sa vivacité, rien n’est fait pour qu’on puisse l’observer.

Il faut croire au desman des Pyrénées ou rat-trompette. Protégé par les parois du pic de Beys, le petit animal trempe son museau en trompette dans les eaux pures des sources de l’Oriège.

Et ça c’est chouette.

Bien sûr en bas, vers le village, il y a la maison des loups, sur les pentes les isards paissent en troupeaux, dans les airs l’aigle et le gypaète font leurs tours de ronde, un ours balourderait peut-être dans les parages, mais on s’en moque, on n’en a pas peur et ce sont des animaux de livre d’images ou de photographies touristiques. Ce qui importe ici, le seul être vivant dans les esprits, c’est le rat-trompette qui, aussi petit et inoffensif soit-il, abat le Jéricho des certitudes scientifiques et bouleverse le bien-être des promenades post prandiales.

 

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C’est qu’il correspond si bien au décor l’animal !

Les Pyrénées ont taille humaine. Les pics aimables savent parfois s’escarper, le doux climat ose de temps en temps un souffle boréal, les forêts généreuses peuvent se rendre impénétrables sur une courte distance, les vallées profondes ne sont jamais obscures, la pluie imite quelquefois une mousson pour faire pousser les champignons en tapis.

Mais ici point d’Alpes aux pentes hivernales salies de taches multicolores pointillées par les combinaisons de skieurs inutiles et aux sentiers d’été profondément empreints par les semelles de chaussures faites pour gravir des monts Huygens, point de Carpates sanguinaires, ultime refuge européen pour de naïves croyances, point de Ladakh aux routes de rivières pétrifiées, point de Pamir mystérieux, de Caucase mythique, d’Himalaya inaccessible. Ici il n’existe aucune Via Mala d’où pourrait surgir un Jonas Lauretz, colosse terrible, inconsolable et inhumain.

Il faut croire au desman comme on croit aux montagnes pyrénéennes, profiter d’une ambiance ineffable, d’un son feutré, d’une vision amnésique, pour simplement se sentir bien, pour une fois accordé à l’ensemble de la nature, et ne jamais chercher les raisons de ce bien-être.

Le desman ? Oui, je l’ai vu.

Suis-je bien ? Oui, je suis bien…

27.01.2012

Des rogatons de boboïtude

A Paris, on ne ne fout jamais les pieds sur les Champs, on indique la mauvaise direction aux touristes, on aurait préféré habiter dans le 11è, on est de mauvais poils, on déteste la rue de la Roquette, on se fait inviter dans des galeries d'art, on n'y reste pas, on se paye le Paris gratuit, on songe à reprendre ses études, on abandonne vite l'idée, on rate le dernier métro, on hèle les taxis occupés de Ménilmuche, on perd ses clefs, on perd la tête, on achète des pèches à 8 euros le kilo qu'on oublie dans un coin, on tente d'épuiser un lieu parisien place St Sulpice, on cherche la plage sous les pavés, on la trouve pas, on rentre pendre un bain, on évite la 4 aux heures de pointe, on la maudit quand on n'a pas le choix, on est abonné à Télérama, on regrette le Paris d'avant qu'on n'a jamais connu, on adore Delanoë, on déteste les bobos, on se rend même pas compte qu'on en est un, on film d'auteur au Champo, on week-end en Normandie, on vieilleries aux bouquinistes, on catalogue Ikéa pour éplucher les légumes, on République-Nation, on trop surfait Saint-Germain, on conférence au Collège de France, on canal de l'Ourcq, on jap' rue Daunou, on masque et la plume dans le studio 105 et la limite des places disponibles, on Cantatrice Chauve rue de la Huchette, on nuits parisiennes, on brunch onéreux, on trie sélectif, entre autres.

24.01.2012

Le rogaton du langage

Au départ il y eut le grognement bitonal.

Car il faut qu’il y ait un départ, une étincelle jaillie d’un globe lumineux ou une excroissance péniblement poussée à partir d’un bouillon primitif, comme une bulle grasse s’exhalant d’un marais pestilentiel chargé d’avortements de vie. Ce départ est indispensable à fixer les esprits même si on se doute que tout s’est fait graduellement, imperceptiblement, une genèse que nul témoin ne peut raconter. Se croire d’essence divine en constatant la perfection de l’esprit ou issu d’un magma infâme par effet de chleuasme sont deux procédés utilisables afin de ne pas perdre la boule devant le questionnement qu’impose le mystère d’une naissance.

Il y eut donc ce grognement, aigu pour dire le jour, grave pour redouter la nuit. C’était déjà un chant, le plus basique qui se puisse être mais le plus prometteur aussi car il contenait en germe toutes les arabesques dont l’homme jouerait ensuite pour dire les mille teintes du jour et de la nuit. Il savait déjà qu’il allait créer le langage.

 

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Devant un paysage sublime ocre et rouge éclairant une quiétude vespérale après un massacre sanglant et magnifique l’homme a très tôt eu besoin, pour parfaire son bonheur, de partager ses émotions. Danser le pas de l’ours ou le bond de la gazelle ne permettaient pas des variations à l’infini pour exprimer les divers degrés de joie, de tristesse, de colère, de révolte, d’abandon, alors la parole lui est venue et le verbe lui a paru si extraordinaire qu’il a cru qu’un dieu s’exprimait en lui.

Ressentir quelque chose et ne pouvoir en parler est comme le silence absolu, cela rend fou. Le silence du Sahara ne paraît délicieux que parce qu’il est empli de microscopiques bruits brassés par l’onde molle d’un vent chaud.

Parler sert à dire, à extirper de soi la pensée, comme l’écrit sera plus tard utile à la transmission, à la vulgarisation. La pensée sublime, l’idée lumineuse, la découverte ingénieuse, il faut que nous les disions, mais pas n’importe comment, et le langage oral permet toutes les subtilités, ces subtilités qu’on tente vaille que vaille de traduire dans l’écrit par des figures de style, une poésie acharnée, des onomatopées approximatives ou ces quelques béquilles malhabiles que sont les signes de ponctuations ou les annotations diacritiques ; l’écrit n’est pas une œuvre achevée, il lui reste bien des progrès à faire. Il fut inventé comme dans l’urgence, lorsque le nombre des récipiendaires s’éleva et que la somme des savoirs à transmettre se fit trop imposante pour que la seule mémoire suffît, même aidée par le chant modulé des paroles et les rimes hameçonnant les mots.

Inutile de signer des paroles, chacun reconnaît l’autre, de quelle région il vient, de quel canton, de quel village et au final de quel individu il s’agit.

 

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Et puis, au-delà de la signification des mots ou des phonèmes, l’oral a ce que l’écriture ne possèdera jamais, un rôle de divertissement pur. On peut parler pour parler alors qu’écrire pour écrire est rarement tenté, ou alors c’est qu’on dessine, c’est qu’on fait de la calligraphie. Certains affirment que c’est l’apanage des femmes que de savoir parler pour ne rien dire, que si ce n’est pas elles qui ont inventé la conversation au moins donnent-elles l’impression qu’elle a été créée pour elles, que ce sont elles qui en profitent le plus, capables de répéter plusieurs fois la même chose jusqu’à ce qu’un nouveau sujet leur vienne à l’esprit. C’est bien sûr faux, c’est par sympathie ou par jalousie de leur faconde généreuse que de tels propos s’affirment, et beaucoup d’hommes possèdent également ce don.

 

L’émotion a créé le langage pour le désir de la partager, puis le langage s’est amélioré, et, en s’embrasant, a suscité des émotions nouvelles. C’est ce qui fait que le langage s’enrichit sans cesse, qu’il bouge, qu’il gigote, qu’il vit passionnément, qu'il n’est jamais rassasié. Vue de haut la Terre est un gigantesque murmure, rien ne semble bouger mais tout est bruissement d’intelligence.

De vernaculaire le langage est devenu véhiculaire pour empreindre, transmettre, informer. La boule de neige a dévalé en agglomérant chaque idée s'y accrochant au passage sur la pente.